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Neuf heures

L'appel à l'Harmonia Plaza

7 min de lecture · 1 495 mots

Neuf heures

Au centre de la Cité de Néo Zaaron, la Dame d'Acier sonna les coups de neuf heures.

Selon l'emploi du temps de chacun, Manuels comme Intellectuels, changèrent de tâche sous la surveillance des Executeurs.

– Ordre et progrès ! La citoyenne Sephil Keryll est appelée à l'Harmonia Plaza immédiatement ! Cracha l'interlocuteur directement dans le salon d'un duplex sophistiqué.

– Qu'est-ce qu'ils me veulent ces nigauds... chuchota l'intéressée, de sorte à ce que personne ne puisse l'entendre.

Sephil Keryll sortit de sa douche, peignoir enroulée autour du corps, et s'habilla aussi vite qu'elle le pût dans un endroit où elle pouvait être sûr qu'aucune caméra placée secrètement pour surveiller ses faits et gestes ne puisse lui voler une image d'elle. Il fallait s'attendre à tout venant du Parti d'Harmonia pour Neo Zaaron, ou PHNZ.

Sephil fit aussi vite que possible, mais son image comptait. En tant que chanteuse, elle prit quand même du temps pour soigner son image. Les autorités du PHNZ comprendraient, elle l'espérait.

Quand elle sortit de sa maison, un cyclo-pousse dépêché par le gouvernement l'attendait déjà devant le perron.

– Ordre et progrès ! Je suis chargé de votre escorte jusqu'à l'Harmonia Plaza. Fit le conducteur, un triangle formé avec les deux mains devant la poitrine, salut obligatoire au sein de la Cité.

Sephil se contenta d'un léger salut de tête, puis monta dans le véhicule. Le cyclo-pousse partit, et elle ferma les yeux. Elle n'était pas fatiguée, mais elle ne supportait pas de voir Néo-Zaaron et tous ses alentours transformés par le PHNZ.

L'époque faisait qu'il y avait des États totalitaires comme Néo-Zaaron qui poussaient ci et là dans tout Sethemba. Cynique, Sephil se dit qu'au moins ici, le gouvernement expliquait sans détours à sa population que c'était lui qui avait les pouvoirs désormais.

A commencer par cette pyramide sociale qui régissait toute la vie de l’État, grossière mais on ne pouvait plus claire. A la base de la pyramide se trouvaient les Travailleurs, qui rassemblaient les Manuels et Intellectuels. Personne n'avait besoin de définitions, tout le monde comprenait ce que ça voulait dire.

Plus haut, il y avait les Exécuteurs. Ils exécutent les ordres du gouvernement... et tous les éléments qui pourraient se montrer gênants dans la quête d'ordre et de progrès qu'avait Neo Zaaron.

Le haut de la pyramide était occupée par les Supérieurs, classe sociale dont Sephil Keryll faisait partie. Les Travailleurs comme les Exécuteurs aspiraient à devenir des Supérieurs, et Sephil se savait bien lotie. Mais même les Supérieurs avaient leur lot de contraintes.

En particulier, la pyramide n'était pas si verticale que cela. Si les Supérieurs dépassaient les bornes, les Exécuteurs s'occupaient de les remettre dans la quête d'ordre et de progrès. Et dans le cas de Sephil, si plusieurs Travailleurs commençaient à désapprouver son travail, c'en était fini de son rang social. Une autre personne dans la population serait choisie pour assurer la relève dans son style de musique. Et même si Sephil était appréciée, elle savait que tout pouvait basculer du jour au lendemain.

Bien qu'il y avait d'autres subtilités dans cette pyramide, la structure même de Néo Zaaron renvoyait implicitement à une idée de hiérarchie explicite. Les franches de la population les plus modestes vivaient dans des petits taudis dans les périphéries de la Cité collées au mur. Plus on se rapprochait de l'Harmonia Plaza au centre, et plus les bâtiments étaient hauts et modernes.

– Ordre et progrès ! Fit le conducteur du cyclo-pousse, en arrivant devant la garde à l'entrée de l'Harmonia Plaza en faisant le salut triangulaire de la Cité.

– Ordre et progrès ! Motif de votre visite ? Lui demanda un des gardiens de l'entrée, qui lui rendit le salut.

– Transport de la citoyenne Sephil Keryll sous demande directe de l'Harmonia Plaza !

Le gardien se concerta avec ses collègues un instant, puis s'approcha auprès du cyclo-pousse pour inspecter Sephil.

Le gardien la fixa sans dire un mot. Sephil ne fit rien, à raison. Quand elle vit le gardien en train de rougir, de honte ou de fureur, elle fit le geste triangulaire de la Cité avec ses mains en chuchotant « Ordre et progrès » avec une désinvolture dont elle a le secret.

– Vos papiers, s'il vous plaît. Put-il enfin dire.

Après une rapide vérification protocolaire, le gardien hocha la tête pour les laisser passer. Le cyclo-pousse entra devant l'immense escalier, puis repartit aussi vite, non sans avoir ouvert la porte à madame Keryll au préalable.

– Bienvenue Sephil. Fit une voix mielleuse.

A peine était-elle arrivée qu'elle avait déjà le droit à un comité d’accueil, et un accueil pas des moindres.

– Ordre et progrès, monsieur Lanfev . Répondit-elle d'une voix blanche en faisant le signe d'un geste mécanique.

– Ha ha ! Ordre et progrès ! Je ne vous savais pas convertie au protocolaire de la Cité...

Après cette déclaration, il s'approcha pour lui faire un baise-main. Sephil se promit de se la laver aussi vite que possible. Tout était pourri chez ce Lanfev, chef de la propagande de Neo Zaaron. Avec ces yeux de Saccuride, ses cheveux gominés et gras, et ses dents pointus, il avait tout pour déplaire.

Et Sephil avait de quoi le détester. Son agente qui l'avait suivie depuis ses débuts et à qui elle devait ses meilleures compositions avait mystérieusement disparue suite à un différend avec ce Lanfev. Sephil ne se faisait pas d'illusions : sa mentor était morte pour avoir seulement, de ce qu'elle savait, heurté l’ego de ce sale type.

– Suivez-moi je vous prie. Vous n'avez pas l'habitude d'être conviée ici de manière aussi abrupte n'est-ce pas ?

– En effet, monsieur Lanfev.

– Allons allons ! Appelez-moi par mon prénom, Soven. Répondit-il en glissant sa main derrière son dos pour l'inviter à entrer dans la porte coulissante du Plaza.

Sephil se dit qu'elle arrêterait de se référer à lui pour ne pas instaurer d'une quelconque manière une proximité avec cette ordure, et veillerait à bien instaurer une distance avec lui, qui semblait plus enclin à un rapprochement contre son gré.

Une fois entrée dans l'enceinte de l'Harmonia Plaza, elle se détendit naturellement. Sa sensibilité artistique faisait que, malgré la répugnance que pouvait avoir Sephil à l'égard du régime en place, elle était d'avis que l'intérieur de l'Harmonia faisait partie des plus belles choses qu'elle avait vue de sa vie. Les architectes et designers d'intérieur de Neo Zaaron devaient sans aucun doute faire partie des meilleurs du monde. Chaque visite était un événement en soit.

– Aujourd'hui, vous êtes convié au Dôme Noir, Sephil.

Silence. Le Dôme Noir était, comme son nom l'indique, un grand bâtiment situé près du cœur de Neo Zaaron et qui ne disposait d'aucune entrée visible de l'extérieur. Si le régime était assez transparent en règle général, le Dôme Noir faisait partie des secrets de la cité.

En sachant qu'on l’emmenait là-bas, Sephil ne put s'empêcher d'avoir un mauvais pressentiment.

– Vous verrez... C'est un endroit fascinant...

Très vite, deux gardes les rejoignirent pour les escorter jusqu'à leur destination. Ils marchèrent dans un tunnel blanc pendant vingt bonnes minutes. Vingt bonnes minutes pendant lesquelles Lanfev n'arrêta pas de débiter ou bien pour faire des remarques sur la grandeur de Neo Zaaron, ou bien pour tenter des avances vers Sephil malgré le manque de réponses, ou bien pour faire des remarques sur la longueur du tunnel quand il était de temps à autres en manque d'inspiration.

Finalement, ils arrivèrent devant une porte blindée et gardée par un escadron armé jusqu'aux dents. Cette porte ne pouvait être que celle du Dôme Noir. Un geste du chef de la propagande suffit à l'ouvrir.

Après avoir attendu dans ce qui était une antichambre, Sephil put finalement voir pour la première fois de sa vie l'intérieur du Dôme Noir.

L'intérieur en chrome était vide à l'exception d'une sorte de fauteuil high-tech trônant au centre de la salle. Un fauteuil étrange, relié par une bonne quinzaine de fils au sol, avec des ceintures et une sorte de casque au sommet. A y voir de plus près, ce casque semblait être rempli de quelque chose à l'intérieur. Sephil plissa les yeux, et devina quelque chose de fin et de pointu. C'étaient des aiguilles.

En voyant ça, Sephil fut saisie d'un accès de panique. Elle voulut fuir, mais fut rattrapée par les deux colosses qui la portèrent sans le moindre effort.

– Allons allons Sephil ! Pourquoi réagir aussi vivement ? Vous allez voir. Cette machine infernale peut faire peur, mais vous n'allez rien ressentir... ou presque.

Sephil savait que c'était vain, mais elle cria de toutes ses forces. Évidemment, personne ne l'entendait, et Lanfev ne lui afficha qu'un sourire narquois en réponse.

– Enfoiré ! Lâcha t-elle toujours en criant.

– Aaaah... J'ai connu de meilleures chansons venant de votre part.

Les deux armoires à glace la placèrent de force dans le siège, et serrèrent les ceintures à la limite de l'étouffer.

Le pire arriva quand elle vit les fils sur le sol s'illuminer, quand elle entendit plusieurs bruits d'une machine infernale, et que le casque fut baissé lentement et sûrement avec pour but de s'ajuster à sa tête.

Puis, plus rien.

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