Dix heures
La dernière victoire de l'Armée continentale
Dix heures
– La région de Pléesas est la dernière à conquérir ! Après celle-ci, vous deviendrez tous des héros !
Les paroles du premier général Oron furent acclamés dans les rangs de soldats de l'Armée continentale, qui se lancèrent très vite à l'assaut de leur dernier obstacle avant la gloire éternelle.
Contrairement à d'autres territoires qu'ils avaient conquis auparavant, Pléesas était habité par une sorte de tribu qui vivait à l'état quasi primitif. Ils avaient essayé de marchander avec eux de manière diplomatique pour qu'ils leur concèdent leur territoire, mais il n'y avait rien à faire. Ils resteraient sur place quoiqu'il en coûtait.
Soit. Lord Warwick, roi de Drakengar, respectait cette décision. Mais il avait juré de conquérir l'entierté du continent de Saimen, et c'était un homme de parole.
La bataille était à sens unique. Ce n'était qu'une question de temps avant que Pléesas soit écrasée sous la puissance et le nombre de l'Armée continentale. Oron essaya de finir au plus vite cette opération en ordonnant à ses hommes d'appliquer un stratagème qu'ils appelaient la fuite forcée.
Le concept était simple. Un groupe armé qui se savait encerclé de toutes parts comme celui auquel ils faisaient face se démènerait de toutes ses forces dans un élan de vitalité proche du désespoir. Cependant, si une voie de sortie était visible, leur esprit hésiterait entre continuer un combat perdu d'avance et tenter de sauver leur vie en s'échappant. Le but d'Oron était donc de créer cette porte de sortie factice pour limiter les pertes de son côté, et accessoirement du côté de l'ennemi également.
Son ordre traversa très rapidement la chaîne de commandement, et un trou dans les rangs de l'Armée continentale qui pouvait servir d'échappatoire apparût rapidement. Ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils tombent dans le piège.
Mais contre toutes attentes, les Pléesassiens redoublèrent d'intensité dans leur combat, et firent même reculer certains de leurs soldats. Ce recul perturba leur formation, et le trou de sorti se boucha de lui-même, comme si les Pléesassiens avaient voulu s'en priver.
Oron reconnut là la marque d'un ennemi pas comme les autres. Il salua leur esprit guerrier, mais l'expérience lui avait appris à faire face à de telles situations. Il ordonna donc un léger repli des ailes latérales. Leur but serait de se faire oublier un instant pour prendre l'ennemi par derrière.
Après quelques instants, cette stratégie eût l'effet escompté. Le groupe ennemi fut pris de revers. Malgré leur hargne au combat, ce fut vite la débandade. Ceux en face tombèrent les uns après les autres, et celui qui ressemblait à leur chef fut capturé.
Ce fut un moment décisif pour faire vaciller la détermination du camp des Pléesassiens. Ils se battirent avec moins de force, et quelques uns acceptèrent de rendre les armes, bien que la grande majorité se battit jusqu'à la mort.
Hadrrien, chef des Pléesassiens, fut livré au général Oron. Barbe hirsute, cheveux longs, hachette caractéristique à son peuple et richement décorée. Hadrrien donnait l'air d'un sauvage, mais Oron savait que l'homme qu'il avait en face était dotée d'une certaine intelligence.
– Vous auriez pu dire à vous hommes de se rendre. Commenta Oron.
– Un Pléesassien ne se rend jamais. Répondit-il sans sourciller.
– Laissez, Oron.
En entendant cette voix, Oron recula de suite et baissa légèrement la tête en signe de reconnaissance. L'homme qui venait de parler n'était ni plus ni moins que l'instigateur principal de cette victoire, et de toutes celles qui l'avaient précédées, lord Warwick.
– Que les hommes rassemblent les prisonniers. Nous aviserons de leur sort à Drakengar.
– Bien, mon Lord.
– Faîtes livrer la colonne.
Son ordre traversa les rangs. Peu de temps après, une immense colonne fut acheminée, mise debout, et installée sur un piédestal. Des colonnes de ce type qui célébraient les victoires de Drakengar, il y en avait plusieurs sur tout le continent de Saimen. Et celle-ci était la centième à marquer à jamais leur passage.
Une fois totalement érigée, lord Warwick se posta auprès d'elle pour mieux la contempler. Et tous se mirent au sol pour lui signifier une fois de plus leur pleine allégeance.
– Hier, nous n'étions qu'un point sur la carte de Saimen. Aujourd'hui, le continent entier nous appartient. Demain, nos enfants hériterons de notre objectif : le monde. Mais pour l'heure, rentrons.
Ces quelques paroles suffirent pour déclencher une vague de hourras dans les rangs des soldats alors que lord Warwick commença à rebrousser chemin pour regagner Drakengar. Mais très vite, un cri de ralliement gagna en ampleur.
– Imperator ! Imperator ! Imperator !
Alors que tout laissait à penser que l'Armée continentale était partie pour un retour triomphal, lord Warwick sentit comme une sorte de palpitation dans l'air, une palpitation proche du danger de mort.
Il scruta ses alentours discrètement, mais trop tard. Un homme portant une armure d'un soldat de l'Armée continentale qui devait être un Pléesassien tira une flèche qui lui était destinée. Il n'aurait jamais le temps pour réagir à temps.
Lord Warwick regarda la mort venir à lui, mais la mort fut interceptée. La personne qui lui barra la route ne fut ni plus ni moins que son général le plus fort et le plus fidèle, Oron.
Oron ploya le genou immédiatement. Il avait été touché au cou. Son assassin pléesassien avait été mis hors d'état de nuire aussitôt, mais il s'était déjà donné la mort avec sa propre hachette pour éviter toute répercussion.
– Désolé, mon Lord. Soupira t-il, semblant faire peu de cas de sa propre mort qui arrivait.
– Économisez votre souffle, Oron ! Médecins, venez, vite !
– Ça ne sert... à rien... Prê-prêtez moi votre oreille, plutôt...
Warwick se pencha vers Oron, qui lui chuchota quelque chose à l'oreille. Ce message devait être plutôt long, et fatiguant pour Oron. Après avoir fini, son visage avait perdu de ses couleurs, mais il esquissa un faible sourire.
– Le reste est entre vos mains.
Puis, son regard perdit de sa lueur. Lord Warwick lui ferma les yeux sans un mot. Il laissa un instant de silence avec ses hommes pour lui rendre un hommage prématuré, puis il demanda que son corps soit transporté avec la plus grande attention.
Alors que toute l'Armée continentale avait commencé à entonner chants et célébrations pour leur retour, tous les soldats avaient une expression sombre. Cet événement tragique donna plus tard l'expression « une fin Pléesassienne », pour désigner toute histoire heureuse prenant une tournure tragique.
Mais plus important que cette expression, le chemin que s'était frayé le futur Imperium pour atteindre la taille historique qui était désormais la sienne éveilla chez certains esprits une autre question. Si l'Imperium souhaitait continuait s'étendre encore plus, quel prix aurait-il à payer à l'avenir ?