Vingt heures
Spectacle inattendu
Vingt heures
Sept coups sourds résonnèrent dans toute la salle. Ça allait commencer.
Les lumières s'éteignirent, le rideau s'ouvrit et la scène fut éclairée.
Tout et tous étaient déjà à leur place. C'est l'orchestre dans le parterre qui donna le coup d'envoi. Et la vie prit forme.
Une femme entra en scène. Habillée d'une longue robe bleue ciel, les cheveux châtain noués en chignon, et un regard... particulier, d'un jaune rare. Le jeu de l'actrice laissa deviner quelqu'un de jeune, fragile, en proie à un quelconque mal... mais on pouvait également deviner une certaine forme de noblesse.
– C'est elle qui serait une descendante directe des Warwick.
– Vraiment ? Elle paraît falote.
Le Doge Baronel ne répondit rien. Doge Prov devait sa position sociale aux connexions de sa famille, mais certainement pas à son sens de l'observation. Baronel aurait préféré être accompagné des Doges Sirisis ou Dolis, plus à même d'apprécier les spectacles, mais ceux-ci avaient déclaré ne pas pouvoir venir en ne donnant aucune autre justifications, et en promettant d'être présent à la prochaine représentation.
Mais qu'importe. C'est le spectacle qui importait maintenant.
"Ô doux dilemme qui tourmente mon cœur,
Deux âmes nobles, deux amours, deux ferveurs.
Deux hommes, deux destins, dans ma vie ils se croisent,
Et mon âme éperdue, dans l'obscurité, se noie.
D'un côté, le premier, l'éclat d'un soleil d'or,
Son sourire éblouit, son amour me dévore.
Sa voix, douce mélodie, berce mes nuits sans fin.
Mais le second, oh ! Le second, éveille un autre chemin.
Son regard ténébreux, sa passion brûlante,
Mon cœur s'emballe, s'embrase, devient broyant.
Dans ses bras, je ressens une force inconnue,
Une passion interdite, une étreinte si tendue.
Comment choisir, comment décider mon destin,
Entre deux hommes, deux chemins incertains ?''
Le Doge Baronel ne pût s'empêcher de retenir un rictus satisfait. Le cœur de la jeune femme allait assurément pencher vers celui de son amant. Il suffisait de voir comment elle en parlait. Et puis, Baronel se voyait bien dans la description donnée de cet homme sombre mais séducteur.
– Quelle félonie !
Le Doge Prov avait presque juré à haute voix. Heureusement pour la dignité du Doge Baronel, personne ne s'était retourné vers eux. Il faudra vraiment qu'il lui apprenne les bonnes manières, un jour.
– Quelle félonie !
Le Doge Baronel se retourna vers le Doge Prov, prêt à lui donner un sermon, mais il se trompa. Il s'agissait en réalité du personnage masculin qui entra de manière soudaine sur scène. Le Doge Prov sourit comme un benêt, comme s'il se sentait fier d'avoir prédit la suite du spectacle.
L'homme qui venait d'arriver, que tous les spectateurs devinaient être le mari de la jeune femme, était richement vêtu, flamboyant. Il correspondait à la version dressée par celle-là même qui était son épouse.
Il approchait lentement de cette dernière, comme un prédateur se délectant du désespoir de sa proie qui n'aurait plus d'échappatoire.
"Ton discours m'a transpercé comme une épée affûtée,
Mais cela ne suffit pas pour me faire oublier.
Ta trahison est profonde, ton cœur a chaviré,
Et il est temps que quelqu'un en paye le prix, j'en ai décidé.
Je demande la tête de cet autre homme insensé,
Qui a osé s'immiscer dans notre amour blessé.
Il a allumé la flamme qui a brûlé notre tendresse,
Et il doit répondre de sa folie, sans faiblesse.
Que la lame de la justice tranche son destin,
Pour qu'il comprenne enfin le poids de ses péchés.
Il a semé la discorde dans notre vie, notre chemin,
Sa tête sera le prix à payer, je le veux exprès."
Aussitôt l'homme eût terminé sa phrase, quelque chose sortit du public pour surgir aux yeux de tous. Et ce quelque chose tomba sur le bois ciré de la scène dans un bruit de chair mou et organique.
La tête du Doge Baronel était dramatiquement entrée sur scène.
Silence de mort.
– Mais que... se demanda le Doge Prov.
Il se tourna à sa droite, où se trouvait le Doge Baronel, pour y voir un corps sans tête, dont du sang s'échappait en trombes des artères fraîchement coupées.
Il n'eût pas le temps de réagir. Sa tête fut froidement coupée l'instant d'après, avec le même coup net et précis que pour son confrère, et fut aussitôt jetée dans un sac.
Le public entra tout de suite dans une hystérie folle. De là où se trouvaient les Doges, il y avait maintenant deux corps privés de têtes sans que quelqu'un ne puisse en voir la cause. De leur loge avaient fusé deux flèches enflammées qui touchèrent les draperies murales qu'il y avait sur les côtés de l'opéra. Le feu se propagea à une vitesse importante, ce qui affola encore plus les visiteurs qui se marchaient maintenant les uns sur les autres pour fuir.
La jeune femme soumise au dilemme amoureux, ou de son vrai nom, Marga Warwick, était effrayée, mais aussi trop impressionnée pour fuir. Celui qui jouait avait déjà commencé à partir, et s'était seulement retourné pour lui prendre la main afin de l'inciter à partir.
Avant d'être emportée, elle eût quand de même le temps de voir un peu mieux la cause de tout ce chaos. Du moins, elle eût l'impression de pouvoir discerner une silhouette... une silhouette qui la fixait du regard.
Drapée entièrement de rouge, petite, et portant un masque argenté d'où se reflétait l'opéra en feu, le couteau qu'il portait était marqué de sang frais.
C'est par l'incendie de l'opéra de Phoselha, et cette mise en scène terrible que la légende du Faucheur rouge naquit.