Vingt et une heures
Double trouble
Vingt et une heures
– Un rafraîchissement, madame ?
– Même deux. Whiskey.
Le serveur cligna des yeux, mais partit aussitôt pour cherchez cette commande inhabituelle dans la cuisine du jet. La star suivait un régime strict millimétré au millilitre d'eau près depuis toujours. Son séjour express dans sa terre natale, Velikamachi, n'était pas l'excuse pour faire des excès. Mais là, elle avait besoin de quelque chose de fort.
– Ça ne te ressemble pas Nikita...
Nikita Polina, star élevée au rang quasi divin, laissa couler la remarque de Tinst, son agent. Sa parole devait se faire rare, c'était l'une des premières règles qu'elle avait apprise sur le tas pour obtenir l'aura mythique qu'elle aujourd'hui.
Nikita Polina était physiquement ce qui pouvait se rapprocher de la femme parfaite. Blonde aux yeux bleus, son regard était si célèbre qu'il avait récemment inspiré la chanson Elle a les yeux qui font bam bam d'un artiste dont elle avait oublié le nom. Son visage était à l'image de ces statues antiques étudiées pour incarner le concept même de beauté. Ni trop grande, ni trop petite, les proportions de Nikita étaient harmonieusement ciselées. Et pour couronner le tout, tout était naturel chez elle. Celles qui la connaissaient un peu pourraient même parler d'un diamant brut.
Elle s'enfila les deux verres de whiskey qui venaient tout juste d'arriver sous le regard médusé de ceux qui se trouvaient près d'elles. Et pourtant, même après cet acte qui pouvait paraître grossier, et même en la côtoyant au quotidien, l'aura était intacte.
Le titre de Miss Sethemba n'existait pas. Mais il y a fort à parier, qu'elle, Nikita Polina, réussirait à porter ce titre haut la main si un concours devait un jour avoir lieu. Bien sûr, la presse people parlait de bien d'autres femmes, qui pouvaient lui faire de l'ombre en grattant des morceaux d'espace médiatique. Mais Nikita Polina pensait objectivement qu'il n'y avait pas lieu d'avoir peur.
Là tout de suite, elle avait trois possibles concurrentes en tête. Tout d'abord, il y avait cette star du cinéma, Elizarosa Telon, qui était une vraie vedette depuis l'enfance dans tout l'Hémisphère Nord, et dont sa renommée était maintenant établie à l'échelle planétaire. Après, Nikita ne pouvait ignorer la présence de Monero Armès. Désignée comme sex-symbol de leur génération, Armès était une vraie machine à provoquer le désir chez les hommes, et susciter la jalousie chez les femmes. Enfin, et pas des moindres, la dirigeante et légende Emelia Yshini était pour elle la rivale numéro une. Maîtresse de la Guilde d'Altreyu depuis plusieurs années, elle impressionnait par son charisme, et restait une personne mystérieuse malgré le fait qu'elle était une personne publique.
Mais voilà. Nikita Polina était la plus jeune de toutes. Et alors que les trois femmes qui effleuraient ces pensées avaient dû développer un talent pour s'illustrer, la simple existence de Nikita lui avait suffit pour être considérée comme la plus belle femme du monde.
Bien sûr, Nikita Polina avait longuement travaillé pour avoir ce statut là. Tout n'était pas tombé sur elle du jour au lendemain. L'aura qu'elle avait, elle l'avait façonnée elle-même. La voilà, sa particularité. Et si elle le devait, elle se sentait tout à fait capable de faire du cinéma, d'entrer dans le mannequinat, ou de devenir une personne politique pour battre les éventuelles menaces dans leur propre domaine.
Non. Ce qui justifiait ce double whiskey, c'était un trouble bien plus profond, plus vague. Durant sa visite à sa famille à Velikamachi, elle avait vu sa grand-mère. Nikita ne l'appelait pas comme ça à cause de la connotation péjorative, mais elle se rapprochait de ce que l'on appelle une gitane. Elle était versée dans les sciences occultes.
Cette même grand-mère qui lui avait prédit gloire et lumière alors qu'elle était encore une gamine lui avait maintenant prévu une menace. Une menace qui ne venait ni plus ni moins que d'une personne : elle-même.
Elle avait questionné sa grand-mère à ce sujet, mais elle-même n'en savait pas plus. Et ça, Nikita avait du mal à se l'avouer, mais ça la taraudait pas mal.
Ceci étant dit, elle n'eût pas à se triturer davantage les méninges. On lui apprit que le jet allait bientôt atterrir.
Le jet privé se posa sans heurts. En peu de temps, Nikita et son équipe se retrouvèrent à marcher sur le tarmac. Leur arrivée dans l'aérodrome de Cayseri devait être secrète. Et pourtant, une horde de journalistes et paparazzis l’attendaient à l'entrée de l'aéroport. Pour eux, l'arrivée de Nikita était la garantie d'un article vendeur.
Évidemment, cette meute de reporters s’amassa auprès d'elle pour lui poser des questions qui se perdirent dans un brouhaha incessant. Nikita n'eût pas à y prêter attention, ses gardes du corps s'assuraient de lui frayer un chemin vers la sortie où un chauffeur l'attendait.
Mais un journaliste plus zélé que les autres eût l'idée audacieuse de lancer quelque chose qui atterrit à ses pieds. Il s'agissait d'une première de couverture d'un des plus grands tabloïds nationaux. Alors que le pauvre journaliste se retrouva plaqué au sol par un des gardes du corps, le regard de Nikita se posa durant une seconde sur la manchette. Elle n'était pas quelqu'un d'impressionnable. Mais la une l'interloqua suffisamment pour qu'elle se baissa pour ramasser l'article.
– Madame ! L'objet est peut être pié...commença à prévenir l'un de ses gardes du corps.
Nikita leva calmement la main pour dire que tout allait bien... Enfin presque. Son rythme cardiaque s'accéléra, et elle pressa le pas vers la voiture qui l'attendait après avoir rangé le papier dans son sac à main. Elle entra sans même saluer le chauffeur, et claqua la porte derrière elle.
La voiture partit en trombe, laissant tous les paparazzis sur leur faim. Il y avait son équipe qui était dans une voiture juste derrière, et le chauffeur qui conduisait. Mais comme il y avait une vitre blindée devant elle qui rendait l'espace insonorisé, elle pouvait se considérer comme étant seule.
C'est donc seulement au bout de quelques instants qu'elle sortit le tabloïd pour relire calmement la une. Celle-ci avait la formule classique : un titre en gros caractère, et une photo explicite.
Le titre s’intitulait « Nikita Polina : reconversion professionnelle en braqueuse dans les love hotels ? ». Les images montraient une femme blonde, visiblement jeune, et armé, en train de s'échapper du lieu du crime.
Selon le tabloid, elle aurait été aidée par un acolyte. Les deux se seraient enfuis en scooter. Étrange.
Enfin, il ne s'agissait pas de Nikita elle-même, mais plutôt de quelqu'un qui lui ressemblait étrangement trait pour trait. Ça ne pouvait pas être elle, comme elle était à Velikamachi ces deux dernières semaines. Le tabloid l'expliquait d'ailleurs noir sur blanc. La probabilité que la personne sur cette photo soit bien elle était proche du zéro.
Mais alors, de qui s'agissait-il ?
Nikita ne chercha pas à savoir. Elle avait consacré toute sa vie à son ascension dans le monde people pour devenir la reine qu'elle était aujourd'hui. Et dans ce monde, tout dépendait de l'image. Et l'idée qu'un élément externe fasse voler en éclats toute son œuvre était inacceptable pour elle.
Depuis qu'elle avait débuté, elle avait cultivé plusieurs liens avec des personnes, dont certaines étaient très influentes. Mais pour ce genre de cas, elle allait devoir recourir à l'un de ses plus anciens contacts, mais aussi l'un des plus fidèles. Celui-ci serait sûrement le plus efficace pour neutraliser ce problème, mais aussi le plus dangereux pour elle-même.
Sans hésiter une seconde de plus, elle saisit son smartphone, activa quelques sécurités pour brouiller les éventuels détecteurs d'ondes qui pouvaient réceptionner son appel, et composa un numéro qu'elle n'avait pas composé depuis longtemps : celui d'un membre de Chimère, le plus grand conglomérat mafieux au monde.
– Nikita... Bien arrivée à Cayseri ?
Nikita ne dit rien. Chimère en savait toujours plus sur vous que vous n'en saviez sur vous-même. Il fallait l'accepter si vous vouliez commercer avec eux.
– Allons à l'essentiel. Tu as vu les news ?
– Celles du braquage oui. Ce n'est pas toi sur les photos quand même ?
A travers le téléphone, difficile de savoir si son interlocuteur avait vraiment un doute ou s'il se foutait simplement d'elle. Si c'était le premier cas, ça la rassurait de savoir que même Chimère pouvait être troublée. Et si c'était le deuxième cas, là encore, être direct était la meilleure solution.
– Ce n'est pas moi. Je veux passer une commande.
– Bien bien... et de quelle genre ?
Enfin. Nikita jeta de nouveau un œil sur cette silhouette qui lui ressemblait tant... Mais qui n'était pas elle. Tous ces clichés, ces mots sur cette affaire, et la simple existence de cette... chose. Sa commande était simple.
Elle rapprocha le micro de ses lèvres. Il était dit que les gens de Velikamachi avaient le sang plus froid que la glace tellement ils pouvaient être impassibles. Mais là, ce fut plus fort qu'elle. Nikita Polina explosa.
– RETROUVE-MOI CETTE GARCE QUI SE FAIT PASSER POUR MOI ET TUE LA !