Dix-neuf heures
Petit héros malgré lui
Dix-neuf heures
Un petit garçon toqua à la porte de l'atelier de son père.
– Papa, c'est moi. Maman t'attend pour dîner.
– Papa finit sa planche Amadeo.
– Papa, maman est pas contente. Elle a parlé de... de... de « divorce ». C'est quoi, un « divorce » ?
– Quelque chose du monde des adultes, Amadeo. Ne t'embête pas avec ça. Répondit-il, avec une pointe d'inquiétude dissimulée dans la voix.
– Je peux entrer ? Demanda poliment Amadeo.
– Oui chéri.
Avec ses petites mains, Amadeo poussa de toutes ses forces la porte pour entrer dans l'atelier de son père. Le sol était jonché de papiers plus ou moins gribouillés. Encore d'autres feuilles étaient placardées sur les murs, et même le plafond. Le petit Amadeo reconnut même des timbres Philatelita, des timbres à collectionner très célèbres dans son pays et dans Sethemba.
Mais surtout, Amadeo fixa les posters de super-héros. Il y en avait partout, même sur la fenêtre. C'était pour eux que le père d'Amadeo, Jepeto Bozoni, travaillait.
– Tu ne peux vraiment pas venir manger maintenant papa ?
– Papa doit rendre ses planches demain matin sinon il n'aura pas d'argent. Avoua t-il.
– Oh ! Maman a dit qu'on avait besoin d'argent pour réparer les toilettes, et que trois semaines pour attendre c'était... c'était... « in-sup-por-table ».
Le père ne dit rien, trop honteux pour répondre quelque chose. C'est vrai que leur famille utilisait les toilettes des voisins depuis tout ce temps faute de moyens pour réparer celles qu'ils avaient à la maison.
– Papa ! Tu dessines les histoires de quel super-héros aujourd'hui ?
– Papa dessine les histoires de Vifter ce soir.
– Oh ! C'est un nouvel héros alors ?
– Oui mon chéri. Il vient tout juste d'être crée.
Ce qu'il ne pouvait pas dire, c'était que c'était le nouvel héros crée d'une longue série. Tous ceux qui l'avaient précédé étaient des projets qui n'avaient pas eu assez de succès, et qui avaient donc été avortés.
– Et c'est quoi le super-pouvoir de Vifter ?
– Il n'en a pas vraiment, il fait le bien autour de lui.
Remarquant le visage médusé de du coin de l’œil, Jepeto se demanda s'il partait encore un autre échec. Est-ce que son idée simplissime était vouée à l'échec ? Il avait quelques idées pour rendre le tout original, bien sûr. Mais la tête que faisait actuellement son propre fils le faisait douter.
– Mais tous les super-héros font déjà le bien autour d'eux non ?
– C'est vrai. Mais Vifter touche directement le cœur des gens, car il est comme eux : quelqu'un de normal, et de pas si super que ça.
Son fils ne dit rien, semblant réfléchir aux paroles de son père. Son père, lui, continua à dessiner. Il n'avait pas quitté sa planche des yeux depuis que son fils était rentré dans son atelier. Il faisait ça pour lui, pour sa femme, pour lui, et pour tous ceux autour de lui.
Jepeto n'était pas vraiment destiné pour une carrière de dessinateur. Il avait été diplômé d'une très bonne université pour être architecte et designer, une formation qui pouvait rivaliser avec celles dispensées dans les Prestigieuses, ces deux meilleures écoles au monde très généralistes. Mais il avait finalement raccroché avec sa passion d'enfance, et s'était depuis dévoué corps et âme au dessein de super-héros.
Ça rapportait moins, et la situation était compliquée côté famille. Mais il se sentait en phase avec ce qu'il faisait. Il devait juste être reconnu dans le milieu... et tout rentrerait dans l'ordre côté famille.
– Dis papa.
– Oui fiston.
– Pourquoi tu écris des histoires de super-héros.
Le dessinateur fit une pause sur la planche qu'il était en train de réaliser, et porta enfin son attention complètement sur son enfant.
– Les gens ont besoin de rêver.
– Rêver... tu veux dire quand on dort ?
– A peu près oui. Rêver, c'est partir de la réalité pour aller dans d'autres mondes... Mais ça peut aussi être le fait de vouloir quelque chose qui paraît impossible, et essayer de le faire quand même.
– Oh d'accord, d'accord !
Tout à coup, un bruit de gargouillement résonna dans l'atelier.
– Va manger Amadeo. Dit Jepeto en rigolant. Tu dois avoir faim.
Le petit garçon se dirigea vers la porte, puis s'arrêta un instant. Ce qu'avait dit son père le fit réfléchir.
– Mais si rêver c'est vouloir faire des choses impossibles... Est-ce que ça serait pas mieux d'aider les gens à faire ces rêves ?
Jepeto cligna un instant des yeux. Il ne comprit pas directement ce que voulait dire Amadeo. Puis, il réalisa que son fils avait relevé une subtilité dans ce que c'était rêver. Malgré son jeune âge, il avait mis le doigt sur quelque chose de clé.
Oui. Jepeto Bozoni voulait dire avec ces œuvres de super-héros, et surtout celles de Vifter, que tout un chacun pouvait réaliser des choses extraordinaires... Mais est-ce qu'il aidait les gens à accomplir leurs rêves en leur disant ça ? Est-ce que c'était suffisant ?
– Tu as raison, Amadeo. Je vais réfléchir sur ça.
Son fils lui sourit, puis ouvrit la porte pour aller à la salle à manger. Jepeto reprit le travail aussitôt, et avec plus d'énergie que d'habitude.
Amadeo ne s'en était pas rendu compte, mais il avait donné à son père de l'énergie pour accomplir son rêve à lui : pouvoir être un dessinateur pouvant vivre de son activité, et rendre sa famille et les gens autour de lui heureux.