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Dix-huit heures

Renaissance de Demaria

7 min de lecture · 1 575 mots

Dix-huit heures

Au beau milieu de la Mérridiane se trouvait quantité d'îles en tous genres. La plupart étaient encore vierges, car personne n'y avait encore mis les pieds pour s'y installer. D'autres parfois n'avaient même pas encore été découvertes.

Et enfin, il y avait certaines îles avec une présence humaine faible mais bien existante, installée pour la majorité depuis quelques années au mieux seulement.

– Combien de lanternes nous avons à peu près ?

– Une bonne centaine, quelque chose comme ça... Tout va bien se passer !

– C'est bien. N'oublie pas ta chemise blanche pour tout à l'heure.

– Bien sûr beau frère. Dit-il en partant en riant très fort.

A peine avait-il fini sa phrase que Lusius était déjà en train d'aborder la première femme qui était entrée dans son champ de vision, avec un bagou et une bonne humeur qu'il était le seul à avoir de tout l'Hémisphère nord.

– Hé Bemao !

Bemao se retourna. Cette fois-ci, il se retrouva nez à nez avec un de ses amis de longue date.Vu sa tête toute rouge, son haleine fétide, et son verre quasiment vidé, il devait déjà être totalement ivre.

– Pourquoi tu ne fais pas – hic - comme ton – hic – beau frère ?

– La Mae m'a confié une partie de l'organisation de la fête nuit blanche, je dois finir ça avant de l'accompagner... et de t'accompagner aussi ! Dit-il en riant, en lui prenant le verre et en ne résistant pas à la tentation de le vider.

– Ban-bandit !

– Je t'ai rendu service, Casidro. Va rejoindre les copains, ils s'occuperont de toi.

Bemao le laissa seul. Il l'avait vu déjà plusieurs fois bourré. Il ne devrait pas être en danger... et ne devrait également pas mettre en danger ceux qui croiseraient sa route.

En parlant de danger, une menace se dressa droit sur sa route. Il ne s'agissait ni plus ni moins que de sa belle-sœur, la sœur de Lusius. Étonnamment, elle avait une sorte de grosse robe formée en patchwork qu'elle n'avait jamais porté avant.

– Tima.

– Bemao. Répondit une jeune femme aux cheveux courts.

– Si tu es libre, je crois qu'il faudrait chercher ton frère Lusius. Je l'ai vu partir...

– Je m'occupe déjà de tes deux filles Bemao. Je peux jouer la tata gâteau pendant quelques temps, mais les filles ont besoin de leur père.

– Mais tu sais que je m'occupe des prépa...

– Et tu te bourres la gueule avec tes amis le reste du temps dans le café du coin. Ne te moque pas de moi Bemao. Je sais que... Ah !

– Papa !

Une petite fille sortit de la grosse robe de Tima, et fut suivie par une autre plus jeune, et plus timide. Il s'agissait des deux filles de Bemao.

– Mais que faîtes-vous là ? Demanda brutalement Bemao.

– Tata a dit que mamie allait prendre la parole bientôt, mais qu'on devait faire attention face aux aco.. colo...

– Alcooliques. Rectifia la plus grande.

– C'était pour les cacher, la robe... ne comprit que maintenant Bemao, en jetant un regard à Tima.

– Tous les moyens sont bons pour protéger les petites. Répondit l'intéressée en haussant les épaules. Aller les filles, on y va !

Et Tima partit en tenant par la main les deux petites filles, légèrement déçues de devoir déjà quitter leur père.

Bemao resta silencieux un instant. Il se gratta la tête, et continua sa route, l'air renfrogné. S'il s'arrêtait, il allait avoir quelques problèmes avec la cheffe des lieux...

Il effectua quelques vérifications ci et là pour s'assurer que tout était prêt. Puis, il vit un autre beau-frère, Réomu, qui lui fit un signe de loin pour lui demander si tout était prêt. Bemao lui leva le pouce en l'air.

Alors que le soleil couchant commença lentement mais sûrement à se cacher derrière l'horizon, une silhouette se découpa à travers le ciel orangé. Une silhouette voûtée par le temps, mais qui dégagea tout de même une certaine force.

La Mae, ou Selestia de son vrai prénom, avait un âge avancé, très avancé. Et malgré ça, c'était elle qui gérait les affaires de la famille et de l'île toute entière d'une main de fer.

Quand elle passa devant Bemao, la Mae lui lança un regard. Bemao s'efforça de ne pas détourner le regard, et la salua. Les relations entre eux d'eux n'avaient pas toujours été au beau fixe. Même si cela avait changé depuis, il y avait toujours une certaine retenue entre les deux.

Avec l'aide de Réomu, la Mae monta sur l'estrade construite pour l'occasion, et s'avança vers le pupitre installé il y avait quelques minutes de ça seulement.

Avant de commencer, la Mae balaya du regard la foule de plus de deux cents personnes en face d'elle, et s'attarda un moment sur les membres de son clan avant de froncer les sourcils.

– Quelqu'un peut me dire où se trouve Lusius ?

Ses fils et filles se regardèrent d'un air gêné. Tout le monde vit bien qu'il manquait quelqu'un parmi les six.

– Que quelqu'un me le trouve ! Fouillez les maisons si besoin !

Réomu et Setio, l'aîné, se dévouèrent pour aller chercher leur frère, sous les rires étouffés du reste de l'assemblée.

– Ahem, bon... Merci vous tous pour votre présence en ce jour spécial. Aujourd'hui, ça fait dix ans déjà que nous sommes arrivés ici.

Parmi les gens présents, ceux présents dès l'arrivée du navire de la famille sur l'île ressentirent une pointe d'émotion. La plus jeune de la fratrie, Filo, ne pût s'empêcher de retenir une larme.

– Pour ceux qui se demandent pourquoi nous sommes tous habillés en blanc pour ce jour si spécial, et bien... Alors que nous traversions tranquillement la Méridionale, un énorme poisson percuta la coque de notre navire, et la cale commença vite à se remplir d'eau...

Oui. Bemao se souvenait de ce moment là. En réalité, il s'en souvenait comme si c'était hier.

– Au rythme avec lequel l'eau arrivait, ce n'était plus qu'une question de temps avant que nous coulions... Mais quelqu'un proposa de retirer tous les vêtements que l'on pouvait retirer pour boucher au mieux le trou qu'il y avait dans la coque... Tout le monde trouva l'idée folle, mais les hommes de l'équipage terminèrent torse nu... et pour nous mesdames, nous avons dû nous couvrir avec les voiles de rechange du bateau, qui étaient toutes blanches...

Quelques rires fusèrent ci et là. Le sens de la « fête blanche » pour célébrer la journée de découverte de l'île prit tout son sens.

– Cette idée, nous la devons à quelqu'un qui n'est plus parmi nous... Quelqu'un qui nous a guidé de l'Hémisphère nord jusqu'à ici : ma fille, Demaria.

Les petits rires laissèrent place à un silence pesant.

– Tata Tima, mamie parle de maman ?

Tima lui serra doucement la main pour l'intimer au silence. Mais la plus jeune des deux filles de Demaria, et Bemao, avait visé juste.

– Demaria... J'aimerais dire que c'était mon portrait craché, mais c'était plus que ça. C'était... c'était une force de la nature. C'était elle qui avait proposé la première l'idée de partir de notre taudis de pêcheurs à Phoselha pour tenter l'aventure à travers la Méridianne. C'était aussi elle qui avait préparé le plan pour voler le navire de ce comte pourri jusqu'à la moelle. Et c'était aussi elle qui nous avait guidé à travers la mer, comme son père, alors qu'elle n'avait rien appris d'elle. C'était ça, Demaria.

Malgré cette présentation émouvante, Bemoa ne pleura pas. Il fut ému, mais ne montra rien. Il était très peu émotif. Sa belle famille ne l'avait jamais vu pleurer, même si ça lui était arrivé des moments où il était seul. Ils étaient beaucoup à le traiter de sauvage, mais Bemao n'était pas prêt de changer pour autant.

– Ma fille n'est plus là, c'est vrai. Mais elle a laissé quelque chose derrière elle en plus de mes deux petites filles... cette île.

La Mae fit un signe à Igna, sœur benjamine, pour venir. Igna lui tendit un objet enroulé autour de lui-même : une carte. La Mae déplia cette carte pour la faire tenir sur un autre pupitre de sorte à la rendre visible de tous. Cette carte du monde dévoila les deux Hémisphères avec la vaste Méridionale qui les séparait.

– Nos amis Rilke Nostor et Emelia Yshini nous ont rendu visite il y a peu, et nous ont donné ce dernier modèle de la carte du monde. Comme vous pouvez le voir, notre île n'a pas encore été cartographiée, et n'a pas de nom... C'est pourquoi je souhaiterais, ensemble, que nous donnions le nom de ma fille à notre île. Ma fille était quelqu'un à l'énergie débordante, et je souhaiterais que nous soyons reconnus à travers le monde par cette caractéristique : des gens avec une volonté inébranlable... Êtes-vous d'accord ?

Tout le monde signifia son accord de la manière qui lui convint le plus. Les uns soulevèrent leur verre, les autres hochèrent la tête ou haussèrent leur voix, et les deux filles de Demaria levèrent très haut leurs bras.

– Alors, c'est décidé. Répondit la Mae en prenant un stylo en s'approchant de la carte... Dorénavant, nous serons les habitants de l'île Demaria !

Une ovation générale s'ensuivit. Bemao leva son verre, que lui avait donné son ami Casidro qui l'avait rejoint. Il était vrai qu'il était de plus en plus grincheux depuis la perte soudaine de Demaria... Mais à l'instant, un courant d'air passa à travers l'assemblée. Et Bemao était peut-être déjà sous le coup de la boisson, mais il avait senti l'espace d'un instant la présence de Demaria, la seule femme qu'il avait aimé de sa vie.

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