Dix-sept heures
Les cauchemars du petit garçon et de l'écrivain
Dix-sept heures
– Ces timbres viennent tous de l'autre côté de la Merridiane, je les ai eu grâce à des cousins qui vivent là-bas... Ils sont archi-supra-méga rares. Toujours sûr que tu ne veux pas faire un échange ?
– Sûr.
– Sûr de chez sûr ?
– Sûr.
– Sûr de chez sûr de chez sûr ?
– Ryuga ! Maman est arrivée !
Interrompu en pleine négociation de timbres Philatelita, le dénommé Ryuga soupira. Mais il sourit à son ami en guise d'au revoir.
– On remet les négociations à demain, collectionator !
Et il partit rejoindre sa mère. Une fois un peu plus loin, sa mère lança un regard peu amène à son camarade de jeu, et souffla :
– Combien de fois je t'ai dit de ne pas parler à ce garçon ! Il n'est pas normal...
– Je m'en fiche ! Il a de la valeur, et c'est ça qui m'intéresse !
La mère regarda son propre fils d'un air étonnée, et considéra que son fils ne devait pas être normal non plus. Peut-être que la folie était quelque chose de contagieux ?
L'autre garçon, lui, regarda un temps son carnet de timbres à collectionner, puis fixa le ciel, pensif.
– Euyin ! Ta mère est là !
Une femme dans la trentaine entra dans le hall de l'école avec un petit sourire. Elle tendit sa main vers Euyin, son fils la prit, et ils partirent ainsi de l'école.
Comme Euyin était encore très jeune, et que c'était l'été, il pouvait profiter avec sa mère d'une fin d'après-midi ensoleillée. La petite famille habitait au bien nommé Bourg-Paisible, où rien ne se passait de trop extravagant. La vie allait à son rythme, et les habitants vivaient loin de toute pression. Le simple fait de se balader était source de sérénité.
Mais voilà. Ce cadre de vie était beaucoup trop idyllique pour être vrai. La plupart des habitants de Bourg-Paisible ne se posaient pas trop de questions, et encore moins les tous petits... Mais Euyin n'était pas un garçon normal.
– Ta journée à l'école s'est bien passée ?
A la question de sa mère, Euyin ne répondit que par un hochement de tête. Sa mère fit mine de ne pas y prêter attention, et lui parla de tout et de rien... mais elle ne pût ignorer longtemps le silence de son fils. Il n'était pas très loquace d'habitude, mais elle sentait que quelque chose n'allait pas, et craqua.
– Euyin, quelque chose ne va pas ?
– Non maman, tout va bien.
– Regarde-moi quand tu parles.
Euyin leva sa tête vers sa mère, et il fut parcouru d'un frisson.
– Quelque chose ne va pas ?
Euyin la voyait clairement. Derrière sa mère se trouvait quelque chose d'immense, d'impossible, qui n'avait rien à faire ici. Il se pinça pour voir si il ne rêvait pas, mais tout cela était bien réel.
– Euyin ?
Sa mère ne semblait pas remarquer la présence d'une plume gigantesque juste derrière elle. Elle traversait les cieux, et son bout argenté touchait le bout de sa tête... Non. En fait, la plume animait sa propre mère.
– Ma-Maman, derrière toi !
Euyin eût le temps de cligner des yeux, et sa mère se retourna. Tout avait disparu, tout était normal, calme, paisible. Il n'y avait rien.
– C'est encore ce cauchemar.. pas vrai ? Essaya de deviner sa mère.
Ce n'était pas la première fois qu'Euyin avait de telles visions. Parfois, celles-ci allaient plus loin. Sa mère, ne sachant pas trop de quoi il souffrait, et ne savant pas à qui en parler, imputait tout cela à des restes de cauchemars.
– Les cauchemars existent seulement dans ta tête Euyin, tu n'as pas à les craindre. Fit-elle avec un ton rassurant.
– Et le reste alors ?
Sa mère sursauta. Ce fut la première fois qu'Euyin employait ce ton, et celui-ci sonnait bizarrement dans la bouche d'un garçon qui était encore un simple écolier.
– A quel point tout ça, tout autour de nous, est réel ?
– Allons chéri, tu es réveillé. Tu vois bien que tout ça est vrai, pas vrai ?
– Maman, les personnages de mes timbres ou de mes comics sont des personnages inventés. Et pourtant, dans leur univers, ils agissent comme de vraies personnes. Ils se croient réels ! Alors pourquoi pas nous maman ?
– Chéri... Il ne faut pas que tu...
– Non maman. Le coupa Euyin. Il faut que tu m'écoutes. Quelqu'un est au-dessus. Il ne s'agit pas d'un dieu... mais de quelqu'un d'autre, quelqu'un au-dessus de tout.
Et en disant cela, il leva sa tête ainsi que son doigt vers le ciel. En réalité, il voyait à travers ce ciel, ce ciel qui était factice... Comme tout le reste en fait. Tout ce qui les entourait, et eux-mêmes, étaient faits du seul et même matériau : du papier et d'encre.
– Encore...
Dans une maison contemporaine, un homme difficilement discernable dans la pénombre de la salle était penché sur un bureau on ne peut plus classique. Seule source de lumière environnante, une lampe éclairait un amas de feuilles de papier. A côté de ce manuscrit se trouvait une plume. Les plumes n'étaient plus utilisées depuis des lustres par les écrivains, mais cela donnait aux yeux de l'homme un certain style, une certaine magie.
L'homme était en train de lire ce manuscrit. Un petit garçon dans une maternelle qui discutait avec un ami, et leurs mères qui venaient les chercher. Tout cela était très banal. Non, c'était la suite qui était atypique, voire effrayante.
La suite contenait un dialogue entre le garçon et sa mère... où le garçon expliquait qu'il se sentait manipulé par un être tout puissant qui n'était pas un dieu, car bien plus puissant qu'un dieu. La dernière page de cet amas de feuilles, encore une fois, était un dessein d'un garçon pointant son doigt vers le ciel... ou vers l'homme.
L'homme eût un frisson de peur, mais avait encore assez de sang froid pour ranger ces feuilles avec les autres. Toutes étaient identiques : elles racontaient la vie d'un garçon depuis le berceau qui se posait des questions sur la réalité des choses, et se finissaient avec un dessin à son image depuis le berceau.
Or, l'homme avait beau être écrivain, il n'était pas à l'origine de ses écrits. Et encore moins des dessins, il avait toujours été mauvais pour ça ! L'homme avait d'abord pensé à une mauvaise blague. Mais sa maison était on ne peut plus sécurisée depuis que cet étrange phénomène avait commencé. Pire : il reconnaissait sa propre écriture. Il s'était donc rendu à l'évidence : il s'agissait bien d'un récit de sa main.
Et pourtant. Il avait beau avoir commencé un roman d'enfance avec un personnage à peu près similaire au garçon, il n'avait jamais imaginé une telle tournure ! De plus, il avait effectué quelques tests de santé. Il ne souffrait d'aucune perte de mémoire ou de somnambulisme qui pourrait justifier ses écrits soudains de sa part et qui étaient contre sa volonté. Il était même allé consulter des exorcistes pour savoir si quelque chose n'allait pas avec lui. Mais là encore, il n'y avait rien à faire.
L'homme avait donc considéré comme plausible la dernière option restante : il vivait une expérience fantastique. Son personnage prenait vie de lui-même, et cherchait à le faire savoir en s'adressant directement à lui, l'écrivain !
Là, un pas avait été franchi. Pour la première fois, le garçon avait fait part de ses impressions à quelqu'un. Pour l'écrivain, cela ne pouvait qu'être un mauvais signe. Des êtres de papier se sachant subordonnés à une force supérieure qui leur dictait leur vie ne peuvent vouloir qu'une chose : se rebeller. Et là, le garçon était encore petit. Mais qu'adviendrait-il lorsqu'il serait adulte ?
– Ça ne peut plus durer...
L'écrivain prit sa chaise, s'assit, et s'empara de sa plume et d'une page blanche. Le petit garçon voulait interagir avec lui ? Très bien. Il allait lui mettre quelques bâtons dans les roues pour voir comment ce petit génie allait réagir... L'écrivain commença à encrer une première fois sa page.
A cet instant, la guerre entre ce petit personnage de papier, et lui, l'écrivain, était lancée.