Seize heures
Le train pour le Sud sans fin
Seize heures
– Mesdames et messieurs, contrôle des tickets !
Le contrôleur s'avança dans le wagon n°6 de l'intercontinental de l'Indomptable reliant Panacobana au Tersawo. Il s'agissait de l'un des plus anciens trains longue distance de tout Sethemba, et sûrement le plus dangereux qui n'ait jamais existé.
Certes. L'Indomptable avait plus de deux siècles d'existence, et fonctionnait toujours malgré quelques phases de maintien obligatoires. Mais son âge n'était pas ce qui expliquait sa dangerosité. Non. L'Indomptable était plutôt connu pour la fréquence des malencontreux accidents qui y survenaient.
Et pour cause, le Tersawo, ou « Sud sans fin », était une immense contrée qui échappait à toute autorité. Constituée de terres tellement sauvages qu'aucune civilisation n'y avait pu y prendre pied. Il n'y avait pas de pays dans le Tersawo, seulement des villes et villages. Et quand bien même les technologies permettaient un travail cartographique plus élaboré, personne n'avait vraiment pu représenter les contours et reliefs du Tersawo. De ce fait, il s'agissait d'un lieu idéal pour ceux qui voulaient se faire oublier, ou qui souhaitaient mener leurs affaires plus ou moins légales sans être dérangé.
Mais le contrôleur de l'Indomptable était un habitué du Tersawo. Il était le seul contrôleur de tout le train, mais aussi le seul membre de son personnel. Son père était également contrôleur du train, et son père également avant lui. Son ancêtre d'il y a deux siècles s'occupait uniquement de conduire le train, du temps où il y avait encore d'autres personnes pour s'occuper des autres tâches.
Comme d’habitude, l'aller pour le Tersawo était quasiment vide. Il y avait au mieux une dizaine de passagers dans tout le train, dont cet étrange homme en chemise rouge avec ses trois caméras et son air fantasque que le contrôleur venait tout juste de croiser dans le wagon n°5.
Pour le sixième et dernier wagon, le contrôleur crût un instant qu'il était totalement vide. Mais après un peu plus d'observation, il vit de dos une large silhouette avec un chapeau noir qui semblait dormir. Ils étaient rares, ceux qui arrivaient à trouver le sommeil dans ce train mythique.
Autre chose d'original chez cet homme, c'était... sa cargaison, à défaut d'avoir un meilleur mot.
Juste derrière sa banquette, et devant la porte d'embarquement qui se trouvait au milieu du wagon, il y avait un objet étrange et gigantesque. Anthropomorphe, mais étant quand même bien plus grand qu'un humain, l'objet semblait être fait d'acier, et de différentes pièces. Le contrôleur avait du mal à en croire ces yeux, mais ça ressemblait en tout point à une armure...
– Monsieur, est-ce que ce bagage est à vous ? Interpella le contrôleur.
Pas de réponse.
– Monsieur ?
Toujours aucune réponse.
– Monsieur, je vais devoir...
Il n'eût pas le temps de finir sa phrase. Un coup de feu retentit.
– Hum, désolé. J'ai un peu la gâchette facile quand je dors... s'exprima le passager, bien réveillé.
L'air nonchalant, une expression légère de surprise se dessina sur son visage. Il avait visé le chapeau du contrôleur pour lui faire peur. Mais visiblement, sa balle n'avait pas touché sa cible, elle s'était fichée sur le sol, aux pieds du contrôleur. Pour lui qui ratait rarement ce qu'il visait, c'était étrange. Était-ce dû à la fatigue ?
Après observation, il remarqua quelque chose de pointu et fumant dans la main du contrôleur. Ça lui avait échappé, mais lui aussi tenait un revolver... à moins qu'il l'avait sorti à l'instant, peu avant que la balle ne fut censée le toucher ?
– Monsieur, si vous ne voulez pas répondre à mes questions, et que vous vous permettez de m'attaquer, je vais devoir vous demander de quitter ce train de suite. Dit le contrôleur, d'une voix plus menaçante.
– Ah, vraiment...
Là, ce fut l'étrange passager qui ne termina pas sa phrase. Un autre coup de feu retentit. Il provint du contrôleur.
Au son, il devina de suite que la balle ne lui était pas destinée. Mais elle troua un objet qui semblait impénétrable : l'étrange armure au fond du wagon.
– Monsieur, c'est mon dernier avertissement : présentez votre titre de transport, ou partez.
Le passager ne dit rien. Il avait toujours la main sur son propre revolver. En tirant ce coup à blanc, le contrôleur lui avait montré qu'il n'avait pas de mal à dégainer à la milliseconde suivante si le besoin se présentait. A l'évidence, il n'était pas un banal contrôleur de train.
Ne répondant pas à son injonction, le silence régna, puis la tension prit vite le dessus. Les deux hommes ne se quittèrent pas des yeux, attendant le moindre geste suspect pour dégainer et liquider l'autre. Le statut quo allait se briser d'un moment à l'autre.
– Qui... a fait ça ?
Le contrôleur comme le passager furent surpris. Mais étant tous les deux d'excellents tireurs, ils reportèrent leur attention sur l'origine de cette question : l'étrange armure.
A leur plus grand étonnement, celle-ci commença à se mouvoir dans un cliquetis inquiétant qui avait tout l'air d'être mécanique. Mais la voix, elle, était bien humaine. Et lorsque l'armure fut totalement « debout », un œil doré scintilla à travers le heaume. Quand bien même il devait faire dans les deux mètres de hauteur, il semblait bien y avoir un homme dans cette armure de chevalier.
L’œil doré avisa le contrôleur qui était juste en face de lui, puis le passager assis sur la banquette. Les deux hommes se tenaient encore en joue.
– J'avais insisté pour avoir un wagon calme, où j'aurais été seul.
Le contrôleur chercha rapidement dans sa mémoire. Effectivement, il se souvenait vaguement d'une commande spéciale d'un homme qui avait réservé le wagon n°6 pour lui tout seul. Mais il avait cru qu'il s'agissait de l'autre homme au revolver.
– Monsieur, avez-vous votre ticket ? Demanda le contrôleur par réflexe.
– Qu'importe. Vous n'avez pas respecté ma commande... et vous m'avez agressé.
Cachée derrière la vaste armure, le mystérieux voyageur dégaina une immense épée. Mais est-ce que « épée » était un terme adapté ? Il s'agissait d'un objet tranchant, mais aussi épais, brut. C'était une arme qui semblait tout sauf maniable.
Et pourtant, l'étrange chevalier la brandit à l'aide de ses deux mains avec légèreté. Cette gigantesque lame semblait virevolter dans les airs. En un instant, il la tenait en face de lui. A cet instant, elle était prête à faucher tout ce qui se trouvait dans le wagon.
Aussitôt firent-ils ça que le contrôleur et le passager dégainèrent au même moment un second revolver de leur poche pour cibler le mystérieux nouveau venu, l'ayant identifié comme une menace plus importante.
– Impossible ! S'exclama le chevalier.
Au début, les deux hommes ne comprirent pas cette exclamation soudaine. Mais avec le regard qu'ils se jetèrent mutuellement, ils comprirent de suite ce qui n'allait pas.
Les deux hommes avaient tous deux dégainé un pistolet... et leurs deux pistolets étaient en tous points identiques : légers, avec une finition détaillée, colorés d'un blanc immaculé dont l'éclat restait malgré le poids tu temps.
Le contrôleur ne comprit pas cette expression de surprise, il devait s'agir d'une simple coïncidence. Mais le passager clandestin, lui, fut aussi surpris que l'homme en armure. Le fait qu'il ait trouvé un exemplaire de ce même pistolet, ici, dans ce wagon n°6 de l'Indomptable, relevait du pur hasard et de la chance insolente... s'il s'en sortait vivant, du moins.
En l'état, ils étaient dans ce que l'on appelait une impasse tersawoiste. Cette expression désignait une situation où au moins trois personnes se menaçant mutuellement avaient le choix entre attaquer en premier mais s'exposer aux ripostes de leurs opposants, ou au contraire, être sur le qui-vive et réagir au moindre mouvement suspect des autres.
En temps normal, une impasse tersawoiste durait un petit temps. Un petit temps où les trois participants avaient le temps de voir leur vie défiler devant leurs yeux une dernière fois avant de se lancer dans ce qui pouvait bien être leur acte final.
Mais là, le chevalier ayant déjà survécu sans gêne à une balle, il n'hésita pas à attaquer en premier. Les deux pistoleros avaient déjà appuyé sur leur gâchette, celle de leur pistolet à la forme identique. Mais le chevalier avait frappé d'un coup vif et massif.
Le wagon n°6 fut tout bonnement coupé en deux. L'immense lame du chevalier avait divisé le plafond, puis l'endroit où se tenait le contrôleur, et finalement le plancher. L'impact fit que les deux portions de wagons furent projetées dans deux directions opposées.
La scission fut de telle sorte que le contrôleur avait pu sauter dans l'entrée du wagon n°5 – qui était désormais le dernier wagon – in extremis. Quant au passager clandestin, il fut emporté dans la partie droit du wagon, tandis que le chevalier avait sauté pour se réceptionner sur les rails.
L'Indomptable continua sa route. Impossible de le rattraper désormais.
– Je peux bien faire le reste à pied. Se dit-il pour lui-même, en fixant le soleil couchant au loin, et le ciel orangé.
Un rapide coup d’œil sur le côté lui apprit que le passager clandestin avait visiblement pris la poudre d'escampette. Grand bien lui fasse. S'il venait de l’Hémisphère sud, il ne pouvait ignorer à qui il avait affaire. Et compte tenu des terres inhospitalières qui les entouraient, il devait sûrement être en train de chercher le village le plus proche pour se reposer, et repartir en direction de la Frontière finale, la ville la plus grande de la région.
Quand bien même Œil d'or de Jadenais était l'un des hommes les plus forts de Sethemba, il savait qu'il ne devait pas prendre cette expédition au Tersawo à la légère. Il était dans des terres inconnues, qui avaient échappé au contrôle de l'Humanité depuis la nuit des temps.
Et quand bien même cela n'avait pas été une menace mortelle, il était encore surpris d'avoir vu ces deux hommes avec ces deux pistolets. Les deux l'ignoraient peut-être, mais ces deux pistolets étaient, selon la légende, aussi vieux que l'ère des Douze Ancêtres !
Récupérer ces armes n'était pas sa priorité, mais il garda cette information dans un coin de sa tête.