Souvenir 3
Les premières discussions avec les inconnus
66ème jour de l'Hiver, J-164 avant le retour à Clutée
Les jours passaient, la routine s'installait malgré les temps de transport interminables et la fatigue accumulée. Je disposais maintenant d'une bonne vision de l'IEPA, et je maîtrisais les fondamentaux à connaître sur Açaí.
Quel curieux pays quand même. Guirdo m'avait fait travailler sur un cas particulier : la ville d'Ufôlandia dans la grande région du Oêdizo. Il y a une trentaine d'années de cela, trois jeunes filles rentrant tard le soir chez elles aperçurent dans un terrain vague une créature voûtée couleur cuivre, avec deux cornes et deux yeux rouges.
Elles prirent peur, et se réfugièrent dans la première maison qu'elles trouvèrent sur le chemin. Elles y rencontrèrent un chasseur, et déclarèrent avoir vu le ''diable en personne''. L'homme sortit de chez lui, armé de son fusil. Et s'il ne croisa personne, il admit avoir senti une odeur de ''chair morte'' dont il ne put identifier la source exacte.
Avec le bouche à oreille, le témoignage des trois filles entraîna une explosion du nombre de voisins affirmant avoir détecté dans la même nuit des perturbations étranges dans le ciel. L'incident devint une affaire nationale, et une légende connue dans les deux Hémisphères. Depuis, plus aucun signe de vie non-humaine. Mais la ville capitalisa sur sa nouvelle renommée, développa une industrie du tourisme locale bâtie sur cette histoire, et adopta son nom actuel : Ufôlandia.
La littérature était abondante sur l'''incident d'Ufôlandia'', mais Guirdo ne me chargea pas de résoudre son mystère durant mon stage. Il s'intéressait davantage à comment une ville enclavée dans une grande région au PIB par habitant faible pouvait dynamiser son tissu économique à partir d'initiatives originales. Car si on n'avait pas trouvé d'extra-terrestres en trente ans à Ufôlandia, on pouvait depuis y flairer l'argent à chaque coin de rue principalement grâce aux amateurs d'ufologie.
– Hé Ylan, lança Guirdo. Tu bosses encore ?
– Oui !
– D'accord... C'est bien que tu te donnes à fond, mais profite un peu de Jaratiba et du reste du pays hein ? T'apprendras beaucoup avec nous, mais il y a des choses que tu découvriras seulement en te baladant.
J'approuvais machinalement d'une petite voix. Il me scruta un instant, puis conclut :
– Je te laisse fermer le bureau alors. Bonne soirée !
Je le saluai en retour. Mon chef parti, me voilà seul. Le Clutéen que j'étais trouvait qu'ils avaient des horaires un peu trop flexibles. Mais entités publiques et privées reposaient beaucoup sur leur travail, et j'avais senti via mes discussions avec eux qu'ils étaient des références dans leur domaine. Par exemple, une de mes collègues pouvait donner à la décimale près la répartition du pays par groupe sanguin ou la proportion d'habitants présentant des caractéristiques ''méta-humaines'' ou ''magiques'' sur les trente dernières années.
Finalement dehors, la nuit commençait déjà à tomber sur la Cité des Merveilles. Je me pressais pour attraper le dernier van pour Orizombré, mais aperçus du coin de l’œil une petite fête improvisée sur la place près de la bouche de métro de Cœur-Ville. On y jouait des percussions et chantait quelques morceaux locaux.
Les paroles de Guirdo ressurgirent dans mon esprit. En quelques jours seulement, il avait déjà cerné que je n'étais pas vraiment du type à me fondre dans le paysage jaratibien. J'aimais en découvrir sur la ville et Açaí, mais j'étais plus à l'aise de le faire depuis ma table de travail avec les documents de recherche qui allaient bien.
Les mots de Guirdo firent écho à autre chose que je ne pouvais découvrir ''seulement en me baladant'' : la quête pour p. Nasho et Torel me demandaient régulièrement des nouvelles, et notamment sur ce pan-là de l'expérience locale. Mais aller parler à des inconnues me paraissait toujours aussi incongru. Il était temps de passer à autre chose.
– Oh, merde !
Le van s'était arrêté brusquement, me projetant en avant contre le siège conducteur. La raison : un homme dans la cinquantaine s'était interposé au milieu de la route. Barbe mal rasée, visage sale, regard vide. Il faisait la manche au milieu des buildings de Cœur-Ville. Il ne reçut qu'un non résigné, et le van reprit son chemin malgré son acte désespéré.
Je le vis se reporter sur des piétons, sur d'autres refus. Ils étaient nombreux à venir des quartiers pauvres jusqu'ici pour gagner quelques pièces. La carte postale donnée par la Cité des Merveilles au reste du monde avait également son revers sombre.
En l'observant, une expérience en psychologie me revint à l'esprit.
Deux individus étaient pris. Le premier s'était vêtu comme une personne dans la nécessité. Le second, lui, portait costume, montre de luxe, et était particulièrement bien coiffé. Les deux avaient pour mission de récolter le maximum d'argent de la part des passants croisés sur leur chemin.
Or, les observations montraient que l'homme en costume avait plus de chances d'obtenir de la monnaie que le premier, alors que celui-ci avait manifestement plus besoin de ces pièces que celui richement vêtu.
En questionnant les passants qui avaient décidé d'aider l'homme au costume, la plupart avait répondu qu'il leur semblait avoir aidé quelqu'un d'honnête avec un besoin urgent, et qui ferait bon usage de l'argent. Cependant, les sondés se défaussaient très vite quand on leur demandait pourquoi ils n'avaient pas aidé le mendiant.
Le costume inspirait la confiance, l'autorité. Et il restait plus engageant qu'un homme de la rue. C'était cruel et amoral à affirmer, mais c'était le résultat empirique de cette petite expérience sociale.
Cette digression mentale terminée, une autre idée traversa mon flot de pensées.
Comme j'étais incapable d'aller adresser la parole à une inconnue... Pourquoi ne pas viser plus bas pour commencer ? Demander de l'argent me dérangeait, mais je pouvais penser à autre chose.
Au bout de deux minutes de réflexion, c'était tout trouvé : j'allais demander mon chemin à trois inconnus. À l'ère du GPS, c'était minable comme exercice. Mais j'avais le prétexte d'être étranger. Ça pouvait passer.
Le lendemain, je partis donc plus tôt du bureau sous le regard bienveillant de Guirdo et de mes collègues. Direction : la Place d'Alakoas. Celle-ci avait l'avantage de situer à proximité de l'IEPA, d'être bordé de commerces, cafés, restaurants, lieux de cultures et institutionnels, et d'avoir des bâtiments à l'architecture raffinée. Je me sentais presque chez moi, au cœur de Clutée.
Arrivé sur place, il était temps d'agir. Avec le van qui n'arrivait pas avant une quarantaine de minutes, je me sentais livré à moi-même face aux Jaratibiens.
Mes jambes se mirent en marche comme un automate. La première personne à passer en face de moi était un homme à l'âge mûr, grand, avec un air d’avocat, en costume. Il devait avoir dans la quarantaine. J'imaginais qu'il devait être marié et père de trois enfants. Il marchait dans ma direction, mais j'avais perdu mes moyens avant même qu’il ne soit à un mètre de moi. Je fus incapable de soutenir son regard.
Au croisement suivant, la même chose se produisit avec un ouvrier du bâtiment au visage rond sympathique, et un petit ventre. Il retira sa veste de travail en chantonnant. Je le sentais bien. Puis, il se déroba pour aller acheter à manger dans un boui-boui du quartier. Le voir s'abriter à l'intérieur m'interdit d'aller lui adresser la parole. Rien ne m'empêchait factuellement d'aller le voir pour lui parler, si ce n'était mon mental.
Le scénario similaire se répéta cette fois-ci avec une infirmière quinquagénaire en blouse bleue. Elle me rappelait la concierge du dortoir de l'université ; quelqu'un de strict mais généreux. La comparaison faite me donna un repère familier pour aller lui parler. Mais elle fila jusqu'à la pharmacie sur l'autre rue. Raté, encore.
À chaque fois, je me promettais d’établir un contact visuel. Et à chaque fois, mon corps se dérobait. Petit à petit, mes épaules s'étaient affaissées, ma tête s'était mise à pencher vers le bas. Cette lutte contre moi-même m'épuisait.
Puis par miracle, il y eut cet homme. Cheveux gominés poivre et sel avec une cigarette à la bouche. Assis sur un banc, il feuilletait d'un air distrait une revue sportive. Avec son costume trois-pièces, on aurait dit un serveur dans un quelconque restaurant plutôt chic.
Il était à l'arrêt contrairement aux autres passants en mouvement, c'était ma chance.
Les trois pas de distance franchis, je me retrouvai en face de lui. Il tournait les pages de son journal tout en sifflotant, il ne m'avait pas encore remarqué. Le cœur compressé mais décidé, je raclai timidement ma gorge, inspirai un bon coup et déballai en articulant avec difficultés :
– Bon-jour... Bonjour monsieur. Je peux vous déranger ?
Je me rendis compte sur le moment de la formulation étrange de ma question. Et en plus, ma voix fut à peine audible. Ses sourcils s'étaient froncés pour former deux angles de quarante-cinq degrés. Mais bon point : il avait décollé son attention de sa revue.
– Oui ?
Une réponse !
– Vous savez où se trouve la Gare Centrale s'il vous plaît ?
J'avais répété ma question depuis hier. La Gare Centrale était connue de tous, impossible qu'un Jaratibien ne puisse pas me donner ce renseignement.
– Tu remontes l’artère pendant cinq minutes, puis tu tournes à gauche. Tu verras les panneaux rapidement, tu pourras pas te perdre.
– Ok, merci beaucoup !
– De rien, prend soin de toi jeune homme !
– C'est gentil, merci et vous aussi.
Mmh.
Pas de moments gênants, ni de fioritures majeures.
Juste un simple échange d'informations. Et avec la bonne énergie en prime.
Je fis mine d'emprunter le chemin pointé par ce bon samaritain, avant de bifurquer sur une autre rue une fois sûr qu'il ne me verrait pas. En refaisant le film de notre discussion, j'avais une chose à reprendre :
Le ''Je peux vous déranger ?'' sonnait vraiment bizarre. J'avais parlé sous l'effet de la nervosité, mais je comprenais tout à fait le regard peu confiant qu'il m'avait adressé après coup. Comment améliorer ça ?
Il faudrait une phrase d'accroche simple et engageante, quelque chose de plus direct, tout en permettant la transition vers la suite. Je venais leur demander un renseignement, donc je devais partir de là.
J'avais pensé d'abord à 'Est-ce que je peux vous poser quelques questions ?'. Mais après réflexion, 'Est-ce que je peux vous poser une question ?' convenait mieux. La vraie différence ne résidait pas dans le changement de mot de 'quelques' en 'une', mais bien dans l'effet que produisait la deuxième phrase par rapport à la première.
En effet, la charge mentale induite par le 'une' est moindre. Un chiffre donne un début et une fin à une discussion, alors qu'un 'quelque' est potentiellement sans fin. L'équivalent chez les commerciaux est le fameux ''Est-ce que vous auriez deux minutes ?''. Deux minutes sont plus faciles à accorder que 'quelques' minutes, où il est difficile de savoir jusqu'où la discussion mènerait.
Au loin, un conducteur de bus au visage buriné et fatigué, alluma une cigarette les yeux tournés vers le ciel. Personne dans son véhicule, il était en pause. Il n'était même pas à dix mètres, je pus le rejoindre facilement. Une fois ''une'' question posée, j'obtins mon renseignement. On se souhaita mutuellement bon courage. Il me sembla voir ses traits faciaux se détendre. Sûrement grâce à l'endorphine secrétée par notre simple échange.
Je me sentais moi-même tout drôle, mais satisfait. Je n'avais jamais demandé mon chemin à Clutée, alors que la Citadelle était un vrai labyrinthe dans lequel je m'étais perdu plusieurs fois. Avant que les GPS ne se démocratisent, j'apprenais par cœur les tracés et rues environnantes pour pouvoir me repérer en autonomie, sans adresser la parole à quiconque.
Encore un.
Je tournais à trois-cent soixante degrés sur moi-même. Là, la voilà, la dernière personne. Une senior avec une coupe afro teintée en rouge cendré, peau ridée mais tout de même entretenue, des ongles au vernis rouge agressif, corpulence plus forte que la moyenne, et une large robe à fleurs vert pastel. Le maquillage rose fushia me confirmait une personnalité excentrique assumée.
Elle me vit venir avant que je ne puisse arriver jusqu'à elle. Elle me scanna du regard, mais ne se verrouilla pas pour autant. Je lui répondis par un sourire gauche, et arrivé devant elle, je pus lui poser ma question.
Elle m'expliqua alors le chemin avec précision et énergie : ses mouvements amples agitèrent les anneaux de ses bras, sûrement du toc. Elle me prodigua aussi des adresses pour manger dans le coin, ou au contraire des rues à éviter. Je retrouvais chez elle ce côté maternel de Siele. Et elle ponctuait quasiment toutes ses phrases d'un petit ''trésor'' affectif. On devenait vite familiers ici.
Je la remerciai avec gratitude pour son temps, mais elle cligna des yeux en réponse.
– C'est vraiment tout ce que tu voulais me demander, trésor ?
– Euh... oui.
– Je sens... que tu ne dis pas tout. Il y a autre chose... quelque chose de beaucoup plus grand.
Son ton de suspicion me crispa. Elle le remarqua, et sourit.
– J'ai visé juste, hein ? Je suis voyante trésor, on ne peut rien me cacher... susurra t-elle.
Elle prit une pose mi-comique mi-mystérieuse en posant sa tête sur ses deux paumes, puis éclata de rire. Elle finit par me saluer, et reprit son chemin. Je restais sur place, abasourdi. Quelle drôle de rencontre.
Un peu de recul : s'il s'agissait bien d'une voyante, elle devait être également douée au jeu d'observation-déduction. J'avais appris en épluchant des ouvrages sur la voyance et autres sciences occultes que les professionnels se fondaient sur tout un tas d'indices à leur disposition pour émettre des discours assez vagues pour laisser l'imagination de leurs clients travailler, mais suffisamment précis pour qu'ils se reconnaissent dans leurs paroles.
Grâce à ce petit jeu de devinettes, ils arrivaient à tisser un lien de confiance avec ceux venus leur demander service. Mais mis face à leurs révélations sur eux-mêmes, ils devenaient plus enclins à penser qu'ils étaient en face d'une personne aux capacités magiques.
Ainsi, cette Jaratibienne avait dû percevoir que ma question n'était pas vraiment authentique, et m'avait exposé au grand jour en prétendant trouver ''autre chose''. Si je lui avais demandé ce qu'elle avait vu, j'aurais sûrement encore reçu une réponse évasive.
Enfin, je m'égarais vis-à-vis de l'essentiel : je l'avais enfin fait.
J’avais bravé plusieurs examens et concours pour en arriver où j'en étais, mais ce fut l'exercice le plus difficile que j’aie jamais réussi à faire. Ce n'était pas extraordinaire en soit, mais c'était beaucoup pour moi, l'éternel intello qui sortait peu du campus de l'université. En arpentant l'une des rues défoncées de Cœur-Ville, je saisis mon pouls au poignet : mon cœur ne s'en était pas encore remis. J’avais brisé un plafond de verre.
Mais après vingt bonnes minutes pour retrouver un rythme cardiaque normal, et onze des quelques rues conseillées par la voyante de traversées, j'avais une sensation de devoir non inachevé, presque bâclé. En fait, je ne me sentais pas plus à l'aise socialement que ce matin.
Je relevais la tête. Me voilà finalement à la Gare Centrale de Jaratiba. Les indications de cette diseuse de bonnes aventures m'avaient été favorables. Le gros bloc couleur blanc jaunâtre accusait le poids des années : des échafauds tentaient de lui redonner une jeunesse, mais semblaient également être là depuis des lustres. Ceci dit, ça n'empêchait pas les flux humains d'entrées et de sorties.
Tous ces gens, parfait pour continuer mes expériences.
Cette fois-ci, je fus parti demander mon chemin vers la station de métro de Cœur-Ville. En fin d'après-midi, j'avais finalement parlé à sept autres personnes, remontant mon cumulé de rencontres à dix.
J'étais devenu progressivement meilleur à demander. J’avais appris à maîtriser davantage mon débit de paroles même si ce n'était pas encore parfait, à parler assez fort pour être entendu, mais pas trop non plus pour ne paraître effrayant, à faire plus court, et à établir un contact visuel. Je veillais également sur tout mon langage corporel, et notamment à me tenir plus droit. Je m'étais naturellement voûté à force d'égrener des heures d'études plongé dans des bouquins et textes académiques sibyllins.
Les jours suivants, je continuais mon petit entraînement. Au fur et à mesure, les discussions s'allongèrent, et dérivèrent sur d'autres sujets. Je n'avais pas de professeur pour valider cet exercice, mais je me considérais prêt à passer de classe.
Rétrospectivement, je pouvais affirmer que ce test fut le point de lancement de la quête de p.