Souvenir 2
Les premières tentatives avortées
60ème jour de l'Hiver, J-170 avant le retour à Clutée
Durant ces premiers jours à Jaratiba, j'étais beaucoup trop fatigué par le début du stage, le trajet de deux heures entre Orizombré et Cœur-Ville, et le mal du pays pour tenter quoi que ce soit, et débuter l'expérience. J'avais très peu visité la ville durant les premières semaines, préférant me reposer chez Siele.
Il m'avait fallu du temps, beaucoup de temps pour me lancer à l'eau pour la toute première fois. Voilà quelques tentatives avortées dont je me souviens avant le tout premier essai fructueux.
Commençons par le premier vrai échec, aussi stupide que regrettable. Le van pour rentrer à Orizombré arrivait souvent avec du retard à Cœur-Ville – notion locale de la ponctualité oblige. Ça me laissait du temps pour me balader, et faire des découvertes. Cette fois-ci, ce fut une enseigne de cosmétiques et cette fille coincée entre deux rayons.
Et... Elle me rappela le souvenir de celle croisée au Jardin Sérénité. Ce n'était pas elle, mais j'aurais pu y croire à quelques mètres de distance supplémentaires. Même cheveux, visage simple et mignon aussi. Elle arborait également cet air rêveur, perdue dans son monde... Même s'il s'agissait en l’occurrence de l'univers rose bonbon fait de maquillage, de crèmes, et de vernis en tout genre.
En tout cas, avoir une telle réminiscence me poussa à me convaincre que c'était le moment. Je n'avais pas agi au Jardin, mais là, ça pouvait être différent. Persuadé, je me décidai à m'introduire dans le magasin.
– Bienvenu ! salua la caissière.
L'autre jeune femme ne remarqua pas mon entrée. L'index cyan posé sur le menton, elle scrutait la myriade de produits qui s'offrait à elle. Je gagnais du terrain. Elle était la seule cliente, et l'employée du magasin était collée à son siège, derrière un ordinateur. Le chemin était libre. Elle avait fini d'inspecter les articles, son pied orienté vers la droite pointait vers ma direction : on allait ''naturellement'' se croiser.
Et quand elle se tourna, elle vit alors...
… qu'il n'y avait plus personne. J’avais détalé à toute allure pour rejoindre le van pour la maison : un virage suivi d’un autre mini-sprint, et je fus à l'abri d'une cuisante humiliation.Je comprends l'effet que tu veux donner ici mais puisque cela n'est pas arrivé, elle n'a même pas l'occasion de s'en rendre compte évidemment. J'ai l'impression que tu pourrais rendre cela encore meilleur en tant qu'acte manqué. Bonne idée, merci. J'étais également satisfait à moitié sur ce passage.
Je vais rajouter que même si Ylan a pris la poudre d'escampette, il a quand même eu le temps d'apercevoir un mouvement de tête vers sa direction, et d'imaginer le sentiment d'être observé de la jeune fille
''Et si le van arrive pendant que tu traînes ici ?''. Mon inconscient m'avait susurré ça à l'oreille, ce qui m'avait poussé à faire le retour. Mais je connaissais les Jaratibiens depuis, et je savais que le retard allait durer. Mon esprit m'avait sifflé une fausse excuse.
J'eus tout le temps d'attente du van, puis celui du trajet vers Orizombré pour regretter amèrement ce que j'avais fait. Ou plutôt, ce que je n'avais pas fait. L'occasion avait été là, et je l'avais raté sans même avoir essayé.
Mais les occasions ne manquent pas n'est-ce pas ? Il suffit de les saisir... Contrairement à cette autre fois.
Afin d'acheter des vêtements plus confortables pour survivre au climat tropical de Jaratiba, j'attendais tranquillement qu'un bus menant au centre commercial d'Orizombré passe par l'arrêt près de chez Siele. J'étais seul sous l'abribus. Mais ça ne dura pas longtemps.
Une fille aux lèvres roses claires débarqua de l'autre côté. Cheveux bruns aux reflets blonds, elle était fine de taille. Elle inspecta le tableau d'affichage des horaires, puis sortit son téléphone pour attendre le bus. Il n'y avait que nous deux.
– Faut que tu y ailles ! C'est l'occasion d'aborder là !
Les mots de Nasho résonnèrent en écho dans ma tête. Je transpirais à grosses gouttes, et ce n'était plus seulement dû au soleil de l'après-midi. Elle était mignonne, mais aussi impressionnante. Et il n'y avait personne autour de nous. C'était le moment ! Rempli de courage, je fis...
… un petit pas sur le côté.
Ouais ! On tient le bon bout !
Imaginant une réplique fictive de mon ami, j'effectuai le même déplacement millimétré pour me rapprocher.
Vas-y ! Continue !
Un autre pied en avant, discret... Et, non, je reculai, pris par la peur.
Non ! Repars à l'attaque !
Le Nasho imaginaire s'impatientait. Mais ses efforts étaient vains. Dépité, j'entamai un autre pas de repli... mais après m'être soudain repris, demi-tour, puis deux nouvelles percées vers sa direction.
Finalement, la Jaratibienne jeta un regard mi-inquiet, mi-interloqué. Ses yeux me congelèrent sur place. Elle devait se demander à coup sûr ce que je manigançais : ses bras s'étaient mécaniquement croisés en geste de défense. Là, j'étais obligé de capituler définitivement, fixant le sol en l'attente du sauvetage par le bus.ça manque un peu d'une conclusion, la description suivante arrive un peu vite je trouve
Quatre jours plus tard, il y eut le plus grand raté de ces premières semaines.
Quand il n'arrivait pas en retard, le van du soir pouvait aussi être annulé. Il fallait alors se rendre à la Gare Centrale de Jaratiba. Toutes les lignes de métro passaient par là, et il y avait plusieurs bus, dont un qui allait à Orizombré. Seul souci : il s'arrêtait à chaque arrêt.
La Gare Centrale était elle-même un peu plus loin du bureau. Il fallait se rapprocher de Jériko, un quartier un peu populaire, pour ne pas dire délabré et délaissé. Ça me rappela légèrement Bric-à-Brac à Clutée, mais l'endroit avait tout de même l'air davantage paupérisé.
La rue elle-même était sale, défoncée par moments. En descendant un escalier, je fus tellement absorbé dans l'observation des alentours que je manquai une marche – marche qui fut en réalité absente. La chute fut peu douloureuse, mais pathétique.
– Hé ! Ça va ?
Apparue de nulle part, une fille de mon âge s'était retrouvée subitement en face de moi. Sans même avoir attendu ma réponse, elle m'aida à me relever. La facilité avec laquelle elle me redressa m'étonna : elle devait être athlétique.
Yeux noirs grands et francs, brune, peu de maquillage mais peau bien entretenue, débardeur noir avec un short jaune et tennis noirs. Elle se tenait droite, assurément une sportive. Le stade de la ville à proximité me conforta dans cette déduction.
Je ne sais pas quel miracle me l'avait fait venir jusqu'à moi, mais elle était là.
– Tu n'as rien de cassé ?
– Euh, non non !
– Ok ! Attention à toi !
Et elle repartit aussi vite qu'elle était arrivée. Elle marchait rapidement, à la limite de la course. Je n'avais pas de fracture, mais mon amour-propre était encore étalé par terre. Le cours des choses m'avait donné une occasion digne d'un classique d'histoire d'amour de Clutée, et j'étais passé à côté sans avoir rien pu faire ! Pas même demandé un numéro alors qu'elle était toute souriante !
Des échecs de ce type je pouvais en raconter d'autres. Mais ou je les avais oubliés, ou ils étaient moins intéressants à raconter. Tout ce temps perdu à ressasser mes regrets ne me servit que plus tard, pour le premier abordage.
Mais avant ça, il y eut encore une étape. Avant de chercher p, il fallait encore que je trouve le courage nécessaire d'adresser la parole à des inconnus lambda.