Souvenir 1
Les premiers jours sur place
50ème jour de l'Hiver, J-180 avant le retour à Clutée
Ce séjour à Jaratiba n'était pas composé uniquement d'abordages. J'avais également vécu des moments forts, inclassables à posteriori, mais qui rendaient ce voyage encore plus important pour moi. Ces souvenirs constituaient des petites capsules temporelles hors de la routine, et qui donnent le contexte à cette recherche de p dans mes études personnelles.
Repartons depuis le début.
Le visa reçu in extremis, je pus embarquer dans les trois longs vols entre l'aéroport Votre Dévouée à Clutée et celui de Jaratiba. Décollage : une triple première pour moi. Je n'étais jamais sorti de Clutée, je n'avais jamais pris un avion de ma vie, et je n'avais jamais foulé le sol de l'Hémisphère Sud.
Si je n'avais pas particulièrement peur dans les airs – les accidents d'avions restaient statistiquement peu élevés - les quelques turbulences en traversant la Merridiane lors du second vol me donnèrent quelques sueurs froides. Comble de l'effroi : la passagère à côté de moi, une senior sympathique, récitait une prière en pleine secousse aérienne. Je n'avais pas osé lui demander si c'était une oraison routinière, ou si c'était pour nous protéger d'un quelconque malheur.
Enfin, je pus arriver à Jaratiba sain et sauf. Je pris une grande inspiration une fois sorti de l'avion. Climat tropical oblige, l'air était humide. Il était également plus lourd, mais il y avait plus de nature qu'à Clutée, ce qui était peu difficile vue la densité par habitant de mon pays.
Pour mon arrivée, l'IEPA avait apprêté un taxi pour me conduire jusqu'à chez Siele. Avec la nuit, je ne pus pas voir grand chose de la Cité des Merveilles. Mais ça ne fit rien. Le conducteur me posa une myriade de questions, et saupoudra le tout d'informations ci et là sur Jaratiba. Je ne vis pas passer les deux heures de trajet jusqu'à chez Siele, mon hôte.
On arriva devant une résidence, une copropriété. Blanche, moderne, avec quelques plantes, et des barrières hautes, elle traduisait la présence d'une population aisée. Mais une population absente : personne ne répondit lorsque je sonnai à l'interphone de Siele.
– Elle ne répond pas ? demanda le chauffeur.
– Non, je ne sais pas pourquoi. Je vais l'appeler.
– Je reste avec vous tant que vous n'êtes pas rentré à l'intérieur. Aucun endroit n'est sûr la nuit à Jaratiba.
Ah, c'était... rassurant. Je savais que le taux de criminalité était plus important ici qu'à Clutée. Mais en prenant les bonnes précautions, il était possible de minimiser fortement le risque encouru.
L'appel tomba directement sur le répondeur. L'imprévu me donna des sueurs froides, la fatigue du voyage et du nouvel environnement troublèrent ma réflexion. Que devais-je faire à présent ?
– Appelons la concierge, proposa le conducteur.
– Bonne idée !
Petit bip, et là, une voix. On expliqua notre situation à l'autre bout du fil, et la porte de la résidence s'ouvrit. Pourquoi n'y avais-je pas pensé plus tôt ? A l'entrée, une femme dans la cinquantaine en débardeur noir et short beige nous ouvrit.
– Bienvenue. Siele n'est pas là, mais elle m'a chargé de t'accueillir.
– Où est-elle ?
– A l'hôpital.
– Quelque chose lui est arrivé ?
– Je n'ai pas plus de détails, l'appel a duré seulement deux minutes. Mais ne t'en fais pas, elle devrait revenir vite. C'est une dure à cuire cette femme...
Le chauffeur ramena mes affaires à l'intérieur. Je le remerciai chaleureusement avant de le laisser repartir, à minuit passé. Puis, je suivis Karo jusqu'à chez Siele. Elle m'ouvrit la porte avec son double, et me confia son téléphone si besoin. Enfin, je pouvais souffler.
L'appartement faisait cinq fois mon studio étudiant avec cuisine, deux chambres individuelles, balcon. Tout était spacieux. En arrivant dans le salon, une boule beige me frotta les jambes. Ça devait être Praline, accompagnée de Chocolat et Vanille derrière. Siele m'avait tenu au courant pour les trois Meligri, je me sentis moins seul.
Ne sachant pas où je pouvais dormir, je m’assoupis au moment même où j’atterris sur le canapé. Praline dormait déjà à poings fermés, Vanille s'éloigna, et Chocolat se lova sur mon ventre. Je m'assoupis aussitôt.
De bon matin, le chant d'un oiseau tropical. J'entre-aperçus les rayons du soleil perçant la baie vitrée, puis Vanille qui me fixait les yeux écarquillés. Il s'échappa. Chocolat, lui, grattait contre la porte en verre ; il voulait sûrement attraper le volatile. Quant à Praline, il dormait encore.
Driiiing !
La sonnerie me fit bondir du canapé. L'horloge affichait 11h11, déjà. J'avançai gauchement vers la porte, et l'ouvris dans la volée sans vérifier de qui il pouvait bien s'agir. Et si elle était plus âgée que sur les photos, je la reconnus de suite.
– Siele !
– Bonjour Ylan !
Son étreinte me surprit, mais je la lui rendis.
– Excuse-moi de ne pas t'avoir accueilli en personne hier.
– Ne vous en faîtes pas, vous étiez à l'hôpital !
– Hé ! Tu peux me tutoyer !
– Pardon ! Tu... tu étais à l'hôpital, c'est ça ?
– J'étais à la plage pour profiter de la mer et bronzer un peu. Et puis... je me suis évanouie. Trop de temps passé dehors. Rien de grave.
Moi qui m'étais imaginé un accident, un assaut, voire pire, j'étais rassuré de savoir que son aller à l'hôpital s'expliquait ''juste'' par un manque de vigilance. Vue sa posture tonique, son séjour médical était déjà de l'histoire ancienne.
On fit connaissance autour d'un déjeuner. Salade de patates avec pâtes complètes, smoothies à l'avocat, jus fait maison, fruits bourrés de vitamine ... Siele s'entretenait, il n'y avait pas de miracle à ce qu'elle fasse plus jeune. Elle était quasi-retraitée et sexagénaire, mais avait davantage le physique d'une quarantenaire active, les cheveux blancs mis de côté.
Elle pratiquait régulièrement de la gymnastique, mangeait équilibré, roulait en pick-up pour 'se faire respecter sur la route' selon ses propres mots, peignait des toiles depuis le début de sa retraite... Impressionnant. Elle était de cette génération qui avait tout le temps la bougeotte.
– Merci encore pour avoir accepté de m'héberger.
– C'est rien ! J'irais chez toi quand je repasserais à Clutée !
– Tu as prévu d'y revenir bientôt ?
– Pas tout de suite, le vol est hors de prix, regretta t-elle. Mais certainement un autre jour !
Après ça, on sortit un peu en voiture pour visiter les environs. Orizombré était un grand quartier pavillonnaire. On y rencontrait avant tout des familles, ou des propriétaires aisés. Le banc de sable sur la côté était rempli à toute heure.
– Tu commences demain c'est ça ? demanda Siele face à un feu rouge.
– Oui !
– Ok. L'arrêt du bus qui t'amènera à l'IEPA est juste là. Je t'y déposerai demain matin. Il n'y a pas de changement à faire, donc tu ne pourras pas te tromper.
Je la remerciai. Le reste de la journée passa vite. Le lendemain, je me retrouvai à six heures du matin dans le bus. Deux heures de trajet avec le climatiseur réglé au maximum. Il fila en ligne droite à Orizombré, et zigzazgua en longeant les côtes à Savéa. Puis, il traversa les mythiques plages de Jaratiba : Ladoré, Apinema, Pramivela. Aidé d'une carte, je me familiaraisais avec chaque quartier en suivant le chemin du bus. Celui-ci finit par rouler sur la côte de Miramar, Palengo, Tamoío, Galapa, et enfin, Cœur-Ville.
Cinq minutes de marche, et me voilà devant le bâtiment de l'IEPA. Il y avait sur la façade une immense fresque de visages, tous différents les uns les autres. Une vraie mosaïque ethnique : L'Institut des Études sur la Population d'Açaí fut longtemps nommé au pluriel pour refléter l’altérité de ses citoyens.
En me présentant à l'entrée, je fus accueilli par deux hommes de sécurité. Je leur présentais mes papiers, et m'introduisis comme nouveau stagaire. Mais ils ne me laissèrent pas entrer.
– Vous êtes arrivé un peu tôt, les équipes commencent souvent vers dix heures.
– Il faut que vous attendiez que quelqu'un vienne vous chercher.
Ah. Au moins je n'étais pas en retard.
Je n'eus pas à attendre longtemps. Un quarantenaire sortit de la porte le souffle court, et sourit à pleines dents en me voyant.
– Ylan ! Enchanté ! Viens avec moi.
Je n'eus pas le temps de saluer correctement Guirdo, mon maître de stage. On s'engouffra dans un ascenseur direction le troisième étage.
– Désolé. Normalement j'arrive toujours tôt au travail... Mais mes nuits de jeune papa sont très chargées, tout comme mes matinées d'ailleurs.
Ses cernes accentuées allaient dans ce sens. Il ne devait également pas être à son premier café : je vis une légère tâche brune sur son torse de la même couleur que le liquide de sa tasse. Mais malgré ça, il avait le sourire. Il me posa quantité de questions sur mon installation, sur mes premières impressions de Jaratiba, sur Siele, mais aussi sur ce que j'avais étudié à Clutée, sur Clutée. Une fois installé, j'avais l'impression qu'il savait déjà tout de moi.
Les premières semaines furent difficiles. Mais l'équipe de Guirdo fit de vrais efforts pour faciliter mon intégration à l'IEPA comme à Jaratiba. On se voyait jamais en dehors du travail, mais la vie au bureau était déjà très conviviale. Tout le monde travaillait sérieusement, mais toujours avec bienveillance et camaraderie. Tout n'était pas rose, mais j'eus très vite la conviction d'avoir fait le bon choix en acceptant cette offre de stage.
L'une de mes collègues vivait à Orizombré. Elle me donna le contact d'un van qui effectuait la navette entre Orizombré et Cœur-Ville matin et soir. Son conseil m'économisa quelques précieuses minutes de trajet, et me donna en plus l'occasion de rencontrer des Jaratibiens effectuant le même trajet.
Après Siele, les collègues de l'IEPA, ce fut donc avec les habitués du van que je pus découvrir un peu plus Jaratiba et les Jaratibiens. J'étais le plus jeune de loin, mais ils firent également un point d'honneur à me mettre à l'aise en s'intéressant à moi. Enfin, parfois, c'était à leur manière :
– Et alors Ylan ? Tu trouves comment les filles jaratibiennes ?
La remarque sans ambages – même un peu grossière – déclencha l'hilarité générale au sein du van. Je me rembrunis dans mon coin. Rien de grave, la discussion reprit son cours. Mais je ruminais silencieusement.
Voilà déjà trente jours que j'étais à Jaratiba, et je n'avais toujours pas débuté cette quête de p. Oh oui, il y avait des circonstances atténuantes... Mais aussi une part de responsabilité qui m'incombait. Les occasions s'étaient présentées à moi, et je les avais laissés filer.
Il faudrait revenir sur ces fois où je m'étais dégonflé.