Prologue
– Je t'aime, déclara une jeune adulte.
– Moi aussi, assura son petit ami.
Le couple de trentenaires scella cette déclaration réciproque par un court baiser, suivi d'un regard et d'un sourire complice. Assis sur un banc au Jardin Sérénité de la Clutée, ils profitaient du retour du printemps pour se balade en amoureux. Sans rien pour les perturber aux alentours, les deux étaient dans leur petit cocon. Pour n'importe quel observateur extérieur, il s'agissait d'un couple de jeunes actifs comme un autre à la Clutée.
Mais ça, c'était seulement la surface.
À y regarder de plus près, le corps de la jeune femme était totalement tourné vers son compagnon. Lovée contre lui, elle l’enlaçait tendrement. Elle avait les yeux fermés et esquissait un sourire béat. Elle était sur un petit nuage. Chaque jour qui passait la confortait dans l'idée que c'était sûrement lui, l'homme de sa vie.
Le jeune homme, lui, caressait les cheveux de sa partenaire avec douceur, et la tenait de son autre bras. Tout comme sa nouvelle copine, il semblait profiter de l'instant présent.
Mais sans s'en rendre compte, ses deux pieds étaient dirigés vers une autre direction. En posant la tête de sa copine sur sa poitrine, il avait glissé une légère œillade dans la direction où ses pieds étaient tournées, mais il s'était vite concentré sur autre chose... Ou du moins, il essayait.
Tout en caressant les cheveux de son petit amour, ses deux pieds pointaient vers un cerisier en floraison où il n'y avait rien d'autre, si ce n'était une personne. Appareil à la main, une jolie jeune fille qui devait être à peine en première année d'université cherchait le meilleur angle donnant sur l'arbre aux fleurs roses.
– Kof kof kof...
– Madame Mon Preux !
Un peu plus loin dans le Jardin Sérénité, une dame âgée richement vêtue toussait à s'en rompre les poumons. Elle supportait mal le pollen. Mais une jeune femme se tenait à ses côtés. La voyant en difficulté, elle dégaina une bouteille d'eau sucrée pour calmer sa toux.
– Tenez ! Buvez un peu.
– Kof kof... Merci Véra. Vous êtes bien aimable. J'ai de la chance de vous avoir avec moi. Les autres femmes de la maison de repos se plaignent souvent de leurs assistantes sociales vous savez.
– Ne dîtes pas ça madame Mon Preux. Je ne parle pas aux autres assistantes. Mais vous et moi, c'est différent. Vous êtes comme une mère pour moi.
La fille avait répondu avec une voix basse, un sourire fermé, et en se frottant lentement les mains. La vieille femme était vraisemblablement diminuée, mais elle devait être fortunée. La présence d'une assistante de maison de repos devait toutefois signaler que sa famille ne pouvait pas la prendre en charge. Peut-être même qu'elle n'avait plus de famille. Les vieux héritiers fortunés et isolés n'étaient pas courants à Clutée. Mais il était possible d'en trouver en cherchant un peu, par exemple, dans les maisons de retraite. Une personne cupide pourrait alors très bien feindre la proximité avec l'une de ses vieilles fortunes pour espérer voir leur nom dans les documents testamentaires.
Encore un peu plus loin, quatre amis traversaient une des allées du Jardin Sérénité. Trois d'entre eux étaient parfaitement alignés, mais l'un d'eux était juste derrière. À sa respiration saccadée, il avait du mal à suivre la cadence de ses camarades.
– Eh, tema la fille près du cerisier là. Elle a l'air pas mal.
– Tu veux pas aller la voir Pipin ?
– Allez ! Porte tes couilles et va la voir !
Les trois amis rirent de bon cœur, tandis que le quatrième baissa la tête. Il gloussa doucement, les poings serrés. Souffrait-t-il d'un manque de confiance ? Etait-il déjà en train de penser à se venger ?
À la croisée du banc avec le couple de jeunes actifs, du chemin où se trouvaient Madame Mon Preux et Véra, et du groupe de quatre garçons, il y avait une fontaine. Sur le rebord, un jeune homme était assis seul. À la différence des autres personnes aux alentours, lui était au Jardin Sérénité pour observer.
Il observait ses congénères.
Sans entendre ce que la femme et l'homme se murmuraient, il avait compris qui avait les sentiments les plus forts dans leur couple. Sans connaître les noms de madame Mon Preux et de Vera, il avait deviné ce que manigançait la jeune femme avec la pensionnaire de la maison de repos. Sans avoir saisi la cause du fou rire des trois garçons de son âge, il pouvait ressentir ce que traversait le quatrième de la bande.
Prenant des notes mentales sur ces vingt minutes d’observation, il se leva du rebord de la fontaine pour s'asseoir dans un autre endroit du Jardin de Sérénité où il pourrait décortiquer d'autres interactions sociales.
Mais une fois levé, il se sentit à son tour observé. Il lança un œil aux environs pour comprendre d'où cela pouvait provenir. Après avoir fait un tour sur lui-même, il se figea en découvrant qui le dévisageait.
C'était la jeune fille près du cerisier.
Démasquée, elle se retourna pour ajuster son appareil photo.
Ylan cligna des yeux, légèrement décontenancé. Ils avaient échangé un regard durant une seconde. Impossible de le dire en toute objectivité... Est-ce qu'elle l'avait vraiment regardé d'ailleurs ? Ylan s'était senti observé. Mais peut-être que la fille avait juste fixé la fontaine sur laquelle il était assis.
Qu'importe. Ylan tenta chasser ce court épisode de sa tête. Il chercha son prochain point d'observation pour ce qu'il appelait ses ''études personnelles''.
Il était dit que seulement 7 % de la communication passait par le choix de nos mots. Plus importants, l'intonation et le son de la voix étaient responsables de 38 % de la communication. Et finalement, c'était 55 % de la communication humaine qui relevait de ce qu'on appelait le langage corporel.
Dès lors, savoir s'exprimer convenablement passait nécessairement par le langage corporel. De même, pouvoir décoder les autres passait également par la maîtrise du langage corporel, c'est-à-dire tous les gestes produits par notre corps, consciemment ou non.
Et pour Ylan, le décryptage du langage corporel des passants était un excellent exercice pour lui. Il apprenait beaucoup des interactions qu'il disséquait. Dans ce but, le Jardin Sérénité était le lieu idéal pour faire ce genre d''études''. Avec ses allées en sable blanc, ses parterres de fleurs des quatre coins du monde, ou ses statues se fondant parfaitement dans le décor, le parc était une capsule paisible dans la belle Cité-État, parfois trop étouffante pour ses habitants. Parfait pour observer ses congénères à l'état naturel.
Ylan rajusta la lanière de son sac en bandoulière, il pesait lourd. Il était étudiant à l’université de la Clutée, en master de Mathématiques Appliquées aux Sciences Sociales. Ceci dit, le master MASS n'imposait en aucun cas à ses étudiants de partir en vadrouille pour mener des analyses comme celle de cet après-midi.
Non. Les ''études personnelles'' d'Ylan avaient moins rapport avec sa formation scolaire qu'avec un vieux rêve. Un rêve qui l'avait poussé à choisir son cursus actuel, mais qui s'étendait au-delà du milieu universitaire.
Dans le sac d'Ylan se trouvaient quelques bouquins. C'était un introverti invétéré. Et comme beaucoup d'introvertis, il lisait beaucoup. Il ne sortait quasiment jamais, passant plus de temps à plonger dans des flots d'informations à l'encre noire sur fond jauni qu'avec les enfants de son âge.
Et parmi ses récits préférés, il y avait un livre qui l'avait marqué au fer rouge : Esper.
Le livre dépassait de son sac, il l'avait quasiment tout le temps sur lui. Il s'agissait d'un récit de fiction à l'auteur inconnu où des individus possédaient des habiletés psychiques diverses allant de la télépathie aux visions du passé et du futur, ou encore de la perception aiguisée sur l'environnement.
Sethemba était rempli d'êtres aux pouvoirs surnaturels, souvent mystérieux, voire terrifiants. Mais aux dernières nouvelles, personne dans le monde n'avait développé de tels pouvoirs.
Or, outres le livre Esper, il existait des papiers scientifiques qui se demandaient vraiment si l'Homme avait le potentiel de développer des capacités extrasensorielles. Et si oui, quelles capacités, et comment.
Ylan était tombé par hasard sur ce livre alors qu'il n'avait qu'onze ou douze printemps. Mais il avait ouvert en lui une curiosité restait inassouvie des années plus tard. Il avait tout lu sur le sujet, et menait donc ses ''études personnelles'' dans l'espoir de faire sa thèse sur les Espers plus tard.
Le visage de la fille près du cerisier effleura un temps ses pensées, mais il se concentra vite sur autre chose. Le meilleur moyen de savoir s'il était possible de développer des capacités sensorielles surhumaines était pour lui de développer les capacités qu'il possédait déjà. Ça passait donc notamment par cette analyse du langage corporel de parfaits inconnus.
Après la fontaine, il avisa un banc situé juste en face de la statue d'un personnage clé de l'histoire de la Clutée : le Sénéchal Mon Illustrissime. Il s'agissait de l'officier de la toute première reine de la Clutée. Le sourire discret sur un visage neutre aux sourcils haussés laissaient penser à un homme calme, mais terriblement rusé. L'inscription sur l'autel où reposait cette statue était là pour confirmer cette impression.
Celui qui comprend les hommes comprend le monde.
Cette inscription, Ylan avait un objectif : la confirmer.
L'université de Clutée était le seul établissement universitaire de Clutée-Citadelle, mais aussi du pays. Pour accueillir tous les étudiants nationaux et étrangers, l'établissement disposait donc d'un immense campus. Bâtiments scolaires, espaces sportifs, dortoirs, réfectoires s'y trouvaient en plus d'éléments plus rares comme des supérettes, un potager, Un vrai village au sein de la capitale de l'amour.
Dans le département des sciences sociales, l'amphithéâtre était plein à craquer. Aujourd'hui devait être communiquée une information importante pour l'ensemble des étudiants en première année de master. La réunion devait avoir commencé depuis cinq minutes, mais le personnel enseignant avait un léger retard. Et certains étudiants aussi.
– Il reste que des places devant, grimaça Nasho en entrant dans l'amphithéâtre.
– Hé mais y a Ylan ! remarqua Torel.
– Allons le titiller un peu.
Les deux comparses s'approchèrent d'Ylan.
– Comment ça va, monsieur le premier de la classe.
– Tout va bien, messieurs les chômeurs.
Les deux amis éclatèrent à la boutade. Les étudiants en sciences sociales avaient souvent la réputation d'alimenter les rangs des sans-emplois à Clutée, ayant des difficultés à trouver un travail en sortie d'études. Mais parmi les ''chômeurs'', il y en avait qui tiraient au flanc davantage que la moyenne.
– Tu sais déjà quel stage choisir ? Demanda Torel.
– Pas vraiment. Répondit Ylan. Je reste ouvert. Et vous ?
– Un truc pas trop fatiguant, proposa Nasho en riant. Ah ! Le boss est là.
Les deux retardataires prirent palce. Le directeur des sciences sociales de l'Université de Clutée était entré dans la pièce avec deux assistants. Les étudiants ne le voyaient pas souvent. Mais avec son costume gris sa barbe et ses longs cheveux poivre et sel, il avait la carrure de l'emploi.
– Bonjour jeunes gens. Aujourd'hui, nous allons vous parler d'un moment clé dans votre formation : l'étude de terrain.
L'assistant informaticien fit un signe au directeur de département pour savoir s'il voulait allumer le projecteur. Le directeur balaya la proposition d'un revers de main. Il était de la vieille école, il pensait que les étudiants seraient plus attentifs à ce qu'il disait s'ils n'avaient pas de distraction sur le mur. La tête baissée, l'assistant ne trouva à redire.
– A partir de vos cours, vous devrez mener une étude de terrain sur une période minimale de deux saisons. Le but est de mettre en pratique ce que vous avez appris ici au sein de l'université et d'avoir une expérience en dehors des murs. L'étude de terrain peut être effectuée dans différents organismes. Elle ne doit pas nécessairement être liée directement à vos cursus. Mais l’Université doit prévalider vos vœux. Pensez donc bien à mener vos recherches en collaboration avec les équipes pédagogiques. Cela étant dit, nous allons vous faire parvenir une brochure avec des stages réalisés par vos aînés, ou des stages proposés par des instituts partenaires. Ces stages ont été considérés comme pertinents par vos professeurs, et certains vous offrent des opportunités décisives pour la suite de votre carrière. Évidemment, ceux avec les meilleurs résultats scolaires pourront prétendre aux meilleurs stages.
En parallèle, les brochures furent distribuées dans les rangs. Les étudiants tournèrent les pages à la recherche de ce qui leur conviendrait le mieux. Un brouhaha éclata vite au sein de l'amphithéâtre. Chacun y allait de son petit commentaire sur les offres.
Ylan était à la recherche de missions denses, celles qui lui permettraient de toucher à plusieurs domaines, et surtout, qui lui donneraient l'occasion d'avancer sur ses ''études personnelles''. C'était son fil rouge à lui.
– Hé ! Il y a une mission à Açaí !
– Ah ouais ?
– Faut des notes de zinzin par contre...
– Ylan c'est pour toi ça.
– Je ne vois pas ce que je ferais là-bas, jeta le principal concerné.
– T'abuses ! Açaí c'est la nature...
– Le soleil...
– La nourriture...
– La musique...
– Le sport...
– Les meufs.
Ylan resta stoïque face à tous les arguments avancés par ses amis. Il n'était pas contre l'idée de sortir un peu de Clutée, l'étude de terrain était une bonne occasion pour. Mais Açaí ne lui disait rien. C'était un pays de l'Hémisphère Sud à l'autre bout du monde. Il le voyait comme un lieu adapté pour les vacances. Mais y travailler ? C'était un pays tropical où il faisait chaud et les locaux étaient réputés pour leurs effusions émotionnelles. Or, Ylan était un jeune homme modéré qui se sentait à l'aise dans un pays tempéré.
Malgré tout, il consulta la page dédiée à ce stage à Açaí.
Stage sur deux saisons à pourvoir à Jaratiba, Açaí.
Aux côtés de l'équipe de l'Institut des Études sur les Populations d'Açaí, vous assisterez l'équipe transversale du siège sur leurs projets .
Missions
- Rédaction de rapports à destination de la base de données de l'IEPA
- Rencontre avec des acteurs de milieux variés (recherche, institutions gouvernementales, entreprises, milieu civil...)
- Appuyer la modélisation statistique via des outils informatiques
Profil recherché
- Étudiant en Master 1 ou 2 en statistiques, en économie ou en sciences sociales
- Compétences en analyses quantitatives et qualitatives
- Intérêt pour les enjeux démographiques et l'ensemble des sciences sociales
Modalités
- Durée : 2 saisons
- Lieu : Siège de l'Institut des Études sur la Population d'Açaí
- Gratification : 600 Levelin
– Faut que tu y ailles ! C'est l'occasion d'aborder là !
– Ouais ! Tu verras, les Jaratibiennes sont cools avec les intellos mignons comme toi.
Ylan se rembrunit à cette mention, tandis que le directeur clama ses derniers vœux :
– Vous aurez tous des expériences variées et riches, mais qu'importe ce que vous ferez, nous comptons sur vous pour donner la meilleur image de notre belle université ! Beaucoup de courage à vous jeunes gens !
De retour dans son studio, Ylan avait fini de réviser. Son réveil affichait 22h46. Il aurait dû aller se coucher. Mais il ne put s'empêcher de replancher sur la brochure des études de terrain, et notamment sur cette offre à Jaratiba.
En mettant de côté ses préjugés sur Açaí, l'expérience avait du potentiel. Le fait qu'elle soit réservée aux meilleurs étudiants pouvait se comprendre. Mais ce n'était pas le seul stage digne d'intérêt. Il y en avait d'autres dans certains ministères de Clutée. Ceux-là ouvraient à coup sûr les portes des institutions les plus prestigieuses ; ils assureraient à Ylan une gamme élargie de choix pour son futur. C'était le choix de la sécurité.
Pourtant, Ylan hésitait.
''Faut que tu y ailles ! C'est l'occasion d'aborder là !''
La phrase de Nasho lui fut revenue en mémoire. En comptant Torel, c'était un sujet récurrent pour les trois trois hommes. Les deux autres s'étaient lancés quelques fois. Surtout en boîte une fois passés par la case alcool, et à des rares occasions en dehors. Ylan n'allait pas en club, et il était beaucoup trop introverti pour se lancer dans un ''vrai'' abordage. Le fait d'aller parler à un inconnu dans un espace public relevait pour lui de l'impensable.
Enfin, évidemment, il s’agissait plus de l'abordage d'inconnues que d'inconnus. Si Ylan était aussi intéressé par l'abordage, c'était pour trois raisons. Premièrement, ça constituerait une manière aussi brutale qu'efficace de sortir de sa zone de confort. Ensuite, il aurait l'occasion non seulement d'être observateur du comportement de ses pairs, mais aussi d'être acteur, de voir comment il pouvait influer sur leur comportement, et comment lui-même pouvait ajuster le sien en réponse. C'était un exercice bien plus complet que celui pratiqué au Jardin Sérénité.
Et finalement, c'était aussi un moyen pour lui de chercher et de vivre une vraie histoire d'amour. Le genre que tout le monde avait au moins une fois dans sa vie. Le grand amour qui était narré, chanté, illustré de milles et une façons à Clutée.
Cette émotion forte était une vraie inconnue pour Ylan, une équation restée sans solution. Sur cet aspect, il était malheureusement le cliché de l'étudiant trop sérieux, très impliqué dans ses études, mais qui n'avait jamais fréquenté assidûment les bancs de l'école de la vie.
Or, les abordages le forceraient à provoquer une rencontre. À Jaratiba, les locaux avaient pour réputation d'être plus chaleureux qu'à Clutée. Et si ça se passait mal – et Ylan savait que des fois ça pourrait mal se passer – il pouvait être sûr de ne pas recroiser les filles qu'il verrait.
Il se figea mentalement. Aborder ? Lui ? Lui qui était plutôt terre à terre avait du mal à s'imaginer parler à la première inconnue qu'il croiserait. L’autre jour au Jardin en était un bon exemple. Il n'arrivait pas du tout à se visualiser en train de le faire.
Perdu dans ses pensées, une idée surgit dans son esprit. Dans ses cours de probabilité, Ylan avait pu utiliser un concept fort pratique : la loi binomiale. Dit simplement, il s'agissait d'un outil pour mesurer le taux de succès d'une expérience répétée plusieurs fois.
Dans les exercices du MASS, les expériences étaient systématiquement les mêmes. Il s'agissait souvent d'un tirage de boules dans une urne. Parfois, ça pouvait aussi être un jeu de cartes, où le but était d'estimer la probabilité de piocher un tirage t spécifique.
Mais aussi longtemps que les conditions d'une expérience remplissait les requis de la loi binomiale, elle était applicable. Et ce, qu’importe la nature de l'expérience.
Mû par une certaine forme de curiosité, d'amusement, et possiblement un grain de folie, Ylan prit son crayon, une feuille volante, et commença à appliquer la loi binomiale.
- Soit la variable aléatoire X
- X compte le nombre de succès (numéros obtenus) parmi les 100 abordages
- Chaque épreuve (considérée ici comme un abordage) est répétée de manière indépendante (fille différente, lieu différent, temps différent)
- Soit n, le nombre d'abordages
- L'épreuve est répétée cent fois. Donc n=100
- Soit p, la probabilité d'obtenir un numéro
- En supposant que les épreuves (ou abordages) soient répétées par la même personne, considérons que p est bien une constante.
- Alors X suit bien une loi binomiale B(n=100,p)
Ylan reposa son crayon, et prit du recul sur ce qu'il venait d'écrire.
D'un point de vue purement mathématique, c'était bancal. Il était difficile de dire que p était une constante. Sur quoi était-elle établie ? De plus, en admettant que la même personne répète ces épreuves, elle devrait à priori gagner en expérience. De ce fait, elles n'étaient pas réellement indépendantes les unes par rapport aux autres.
Mais en admettant qu'il s'agissait d'une modélisation simplifiée... C'était plutôt crédible. La mission pour quelqu'un qui se lancerait dans une telle aventure serait de déterminer p après les cent abordages. Cents abordages restaient légers pour utiliser la Loi des Grands Nombres.
Gardienne de la fiabilité des expériences, la ''LGN'' dispose que plus un échantillon d'une expérience aléatoire est grand, et plus la moyenne trouvée après l'expérience se rapproche de la réalité de l'ensemble de la population.
En sciences sociales, un échantillon de cent pouvait être accepté. Mais si la variabilité est importante, peut-être valait-il mieux préférer un échantillon plus large. Cela étant, si l'expérience portait sur des abordages, cent abordages, c'était déjà énorme...
Mais en supposant que cent était suffisant, le modèle pouvait être appliqué. Ylan sourit. Il ne pensait pas appliquer ses cours de mathématiques dans un tel contexte. Méditatif face à l'énoncé, une autre fulgurance s'imposa à lui. Il effaça quelques paramètres avec sa gomme, reprit son crayon et l'approcha de sa feuille de papier.
Il marqua une pause avant de poser sa mine. Ce qu'il s'apprêtait à faire était encore plus alambiqué, même stupide. Mais qu'importe. Ylan avait beau être un ''nerd'' des sciences sociales, en tant que Clutéen, il avait aussi sa part de romantisme.
Il commença donc à définir p*.
En exercice de maths au MASS, il était courant d'avoir une première consigne visant à déterminer p. Ensuite, deux-tiers des cas d'utilisations de la loi binomiale changeaient légèrement l’expérience, et demandaient alors d'estimer la nouvelle probabilité p*.
C'est ce que fit Ylan. Partant de sa première simulation, il calligraphia chirurgicalement le nouveau cadre de la nouvelle expérience. Le second schéma achevé, il en frémit : les nouveaux paramètres donnaient une ampleur toute autre à cette recherche mathématique. p* le laissa interdit.
Ylan eût un rictus d'auto-dérision. Cet énoncé était encore plus tiré par les cheveux que le précédent. Qu'est-ce qui lui avait inspiré d'écrire ça ? Il s'empara de la page blanche fourrée de bêtises, la froissa, la malaxa entre ses deux paumes, et la soustraya de son champ de vision.
Ceci fait, il relâcha un bâillement incontrôlé. Son réveil affichait maintenant vingt-trois heures passées. Ylan était exténué, voilà qui expliquait peut-être ses ratures nocturnes. Les cours reprenaient tôt le lendemain, et les examens de fin de semestre arrivaient à grand pas. L'heure n'était plus aux modélisations probabilistes fantaisistes.
Mais une fois couché, Ylan ne parvint pas à trouver le sommeil.
Cher Ylan,
J'espère que ce courriel te trouve bien.
Je suis heureux de t'annoncer qu'après délibérations avec le reste de l'équipe, nous serions heureux de t’accueillir à Jaratiba pour que tu puisses réaliser ton étude de terrain avec nous.
Ton profil nous a beaucoup plu à tous. Et nous sommes convaincus que ta contribution sera plus que la bienvenue dans nos projets actuels.
Si tu as un moment dans la semaine, nous pourrions nous appeler pour discuter des modalités de ton étude de terrain et des questions logistiques (notamment le visa pour Açaí).
Si tu as d'autres questions, n'hésites pas à me les poser.
Bienvenu parmi nous.
Amitiés
Guirdo
– Putain mais t'y vas vraiment alors ? s'exclama Nasho.
– Oui, répondit simplement Ylan.
– Terrible, renchérit Torel.
– Qu'est-ce qui t'a fait sauter le pas ?
– Je n'aurais probablement pas l'occasion de sortir de Clutée sur une longue période. Açaí n'est pas mon pays de cœur, mais ça reste toujours une expérience intéressante.
– Intéressante ? S'indigna Nasho. Ça va être l'expérience de ta vie Ylan ! Je tuerai pour y aller... C'est à Jaratiba en plus ! Tu y seras pour le Carnaval !
– Mon étude de terrain commence pile après le Carnaval.
– Putain c'est dommage ça. Tu vas rater une partie de l'ambiance, de la musique, et des meufs. regretta Nasho.
– En vrai, j'ai peut-être quelque chose qui va vous inspirer davantage.
– Oula, qu'est-ce que tu vas nous annoncer. Dit Torel.
Ylan se racla la gorge, et les regarda sérieusement.
– Vous m'avez oonvaincu : je vais essayer de faire mon tout premier abordage à Jaratiba, et d'en faire cent sur places. J'aimerais découvrir la probabilité d'obtenir un numéro après un abordage.
Nasho et Torel dévisagèrent Ylan comme s'il leur avait déclaré avec le plus grand sérieux qu'il était un extra-terrestre arc-en-ciel déguisé en jeune Clutéen depuis tout ce temps.
– Attends, c'est pas un prank ?
– Non.
– Jure ?
– Je le jure.
– T'es vraiment un fou Ylan. éclata de rire Nasho. Mais un bon fou.
''Un bon fou''. C'était la manière de Nasho de décrire Ylan, de dire qu'il était particulier.
Comme beaucoup d'autres, Ylan avait pris sciences sociales comme master pour mieux comprendre le monde, mais aussi pour mieux se comprendre en tant qu'individu. Ce faisant, il espérait en découvrir beaucoup sur lui à travers ce ''défi des cent abordages''.
Un sourire s'esquissa sur son visage. Il s'étonnait des décisions qu'il avait prises ces derniers jours, il semblait être une autre personne. Mais ça faisait sûrement partie de l'aventure, de l'expérience.