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2ème Abordage

Le tout premier râteau

4 min de lecture · 849 mots

3ème Jour du Printemps, J-137 avant le retour à Clutée

L'autre jour, j'avais parlé du premier abordage réussi, qui suivait une longue liste de fois où je pus demander mon chemin avec succès. Après ça, et même en constatant que Maitê ne me répondait plus, j'étais tellement sur un nuage que j'avais commencé à me faire plein de films avec chaque fille croisée dans la rue qui tomberait dans mes bras.

Mais la réalité était différente, et il fallait donc bien que je parle un jour du premier râteau n'est-ce pas ?

Deux semaines plus tard, je m'étais décidé à suivre mon intuition, et je m'étais finalement installé dans la maison que j'avais visité. Fini les allers-retours en car entre Orizombré et Cœur-Ville ! Une vie plus confortable allait enfin commencer !

Après avoir salué les co-résidents, je pris pour mission de me rendre à la Place des Manguiers. Nombre de commerces s'y trouvaient, et le métro jaratibien y passait. J'étais donc destiné à fréquenter souvent cet endroit.

Pour m'y rendre, je retraversai le parc Eliga à côté de chez moi. Je revis le carré d'herbe sur lequel s'était allongé Maitê avec une joie disproportionnée au vue de l'issue. Ce parc, je le savais, allait me servir de lieu propice pour aborder. Et il avait l'air pas mal pour les rendez-vous galants aussi ! C'était pratique d'avoir un tel endroit aussi proche de la maison.

Le parc traversé, j'arrivai sur une rue menant tout droit à la Place des Manguiers. Rectangulaire, pavé en blanc, avec une fontaine au centre et des parterres avec les fameux manguiers sur les quatre coins, il devait s'agir d'un hub important du quartier de Tamoío. La Place était encerclée d'arrêts de bus, d'un bâtiment religieux au nom de temple d'Imanja, et de quelques commerces.

Mes voisins m'avaient parlé d'un marché tenu régulièrement, mais j'avais dû le manquer. Je partis donc à la recherche d'un magasin. Enfin, non. Je partis à la recherche du magasin le moins cher. Je restais un étudiant avec un salaire de stagiaire.

En sortant de celui qui m'avait semblé le plus intéressant, je croisai une fille près d'un abribus d'à peu près mon âge, peut-être plus jeune. Casque, veste par dessus un t-shirt blanc, et un tatouage assez original pour pouvoir faire un commentaire dessus.

J'avais l'ouverture, mais le trac était tout de même là.

Heureusement, l'inconnu m'était un peu plus familier depuis quelques jours. Mes jambes avaient maintenant la discipline de s'actionner vers d'autres piétons que j'éviterais de mon mieux en temps normal. Arrivé à proximité, je les sentis tout de même tremblotter. Ma bouche se noua.

– Ex---cuse-moi.

La fille releva la tête de son MP3, surprise, et me regarda avec de grands yeux. Narines dilatées, sentiment d'urgence, de méfiance. Son corps s'oxygénait en prévision d'un potentiel danger. Je ne pouvais plus reculer.

– Je t'ai vu au loin, et j'ai adoré ton style avec tes tatouages. Tu en as combien ?

– Euh, six.

– Ah je vois... Je suis nouveau en ville, et j'aimerais bien avoir une guide.

Ça, c'était une phrase recyclée de Nasho et Torel, utilisée pour les étrangères qu'ils croisaient en club de nuit. Ils se transformaient alors en bénévoles touristiques avec les filles de passage, en espérant ainsi les convaincre de donner leurs coordonnées, voire leur temps pour un rendez-vous.

– Hum hum...

Elle était peu convaincue. Maintenant que j'y pensais, Nasho et Torel m'avaient fait part d'un succès mitigé. Peut-être que je m'y prenais mal aussi ? Enfin... Qu'est-ce que j'étais censé faire là ? Vite !

– Euh... Tu voudrais échanger les numéros ?

– Non.

C'était cru, mais c'était sincère. Je la remerciai de l'échange, et partis.

Au début, j'eus un peu mal au ventre au cœur. Le regard baissé au sol avec mon sac de courses dans la main, j'avais l'impression que certains passants me dévisageaient. Elle était si belle que j'avais perdu le contrôle sur mon flot de parole. Je fus victime d'une sacrée dose de stress, et je sentis pour la première fois le choc glacial d'un râteau issu d'un abordage raté d'une fille dans la rue.

Mais passé le portail du Parc Eliga, loin du monde de la Place, je me rendis compte que j'étais toujours en vie. En relevant la tête, le poids du jugement populaire s'était dissipé. J'étais toujours debout, et le monde continuait de tourner. Au fur et à mesure de mon avancée, le sentiment de confusion mélangé au goût amer de l'échec se dissipa.

Finalement, pourquoi avoir honte ? J'étais parti aborder une deuxième fille pour la première fois de ma vie, deux semaines seulement après ma toute première tentative. Et l'échec faisait partie du processus de toute façon. Que ce soit dans les études, le sport, ou l'abordage, il fallait échouer pour réussir.

J'étais encore un peu secoué, mais la logique m'avait attendri. Sur ces pensées, je repartis en direction de la maison encore un peu sonné, mais avec le sourire. Probablement que cet échec allait être le premier d'une longue série...


Leçons du jour :

– Se manger un râteau ne tue pas, effectivement.

– Et tout échec est bon à prendre pour remplir cette section et progresser.

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