Chapitre 4
Vers le second relais
Koh fut le premier du cabanon à se lever. Avec Duhei et Altreyu, il partageait la petite habitation avec un jeune homme qu'il n'avait jamais vu avant. A l'origine, ils ne devaient être que trois pour dormir ensemble. Et ses habits de couleurs différentes et la sorte de coiffe serties de trois plumes qu'il portait sur la tête faisait qu'il était plus que suspect pour Koh. Mais il ne s'en inquiéta pas outre mesure, celui qui s'était rajouté dans le cabanon était en train de dormir profondément, et Koh avait autre chose de plus important à faire.
Il sortit du cabanon pour se diriger un peu plus loin, vers une sorte de totem où il avait accroché Obladi et Oblada avec une corde. Il n'aimait pas les voir comme ça, et les Lamwos ne semblaient pas ravis non plus d'être captifs de la sorte. Ils avaient l'habitude des grands espaces qu'offrait l'Enclave, et la famille de Koh les laissait volontiers gambader dans la nature.
Mais Obladi et Oblada étant des éléments précieux pour la Cohorte, le Chef tenait à les savoir incapables de fuir. Ils ne pouvaient pas prévoir le comportement des Lamwos dans les Monts Palkalluesham. Ils ne voulaient pas courir le risque de les perdre. Koh fut donc obligé à contre cœur de se plier à la demande du Chef. Discuter son ordre aurait été de toute façon inutile, voire suicidaire. Tout le monde n'était pas d'accord avec le Chef, mais ils restaient silencieux.
Koh défit les cordes qui retenaient les Lamwos, et il se balada un peu avec eux dans tout le relais. L'aube n'était pas encore totalement levée, mais certains Telifan étaient déjà debout, prêts à entamer ce deuxième jour dans les Monts.
Il commença légèrement à s'inquiéter pour Duhei, Altreyu et l'inconnu qui dormaient encore. Si ils ne se réveillaient pas, leur réveil risquait d'être brutal. Koh avait eu vent de ce qui attendait ceux qui avaient du mal à se lever, et il espérait vraiment qu'ils seraient debout rapidement. Vu à quel point ils dormaient à poing fermé, il préféra se rediriger avec les Lamwos en direction de son cabanon pour aller les réveiller lui-même. Mais lorsqu'il arriva, c'était trop tard. Il y avait déjà un grand homme baraqué, l'air menaçant, qui s'avança vers l'abri et y rentra. Koh se boucha directement les oreilles et eût une pensée pour ceux qui se trouvaient dans le cabanon.
– DEBOUT LES FEIGNASSES ! ON PART !
Même avec les oreilles couvertes, Koh sentit le cri passer. Shreit avait comme devoir de réveiller les gens qui avaient un peu du mal le matin grâce à sa puissante voix. Outre cela, il était l'un des hommes les plus massifs de l'expédition. La hache qu'il portait sur le dos devait être l'arme la plus imposante de la Cohorte derrière celle du Chef. Koh ne pouvait pas imaginer le choc que ce fut pour ceux qui étaient dans le cabanon, mais il en eût une vague idée quand il les vit sortir en train de tituber.
– Ah... Maman... marmonna Duhei, l'air hagard.
Il avait du mal à tenir sur ses jambes, il tomba sur le sol. Shreit décida de ne pas perdre de temps. Il le prit avec lui et le porta comme il porterait un sac à dos. Ça eut pour effet d'attirer Altreyu qui ne voulait pas laisser son frère au colosse qu'était Shreit, et l'autre jeune homme, faute de ne pas savoir quoi faire à la place, suivit Altreyu.
Koh pouffa de rire, mais il se demanda en même temps s'ils allaient être en capacité de tenir debout toute la journée. La Cohorte n'attendrait jamais quelqu'un qui peinerait à tenir la cadence de marche. Une personne qui ralentissait la Tribu la mettait aussi en danger.
Il se mit en direction du centre du relais. Le Chef avait une annonce à faire, il tenait à ce que tout le monde soit là. En chemin, il ressentit de nouveau une impression qu'il avait depuis le début de l'expédition : il sentait qu'on l'espionnait. Il regarda autour de lui, mais il n'y avait rien d'anormal. Koh était légèrement mal à l'aise, mais il tenta d'oublier cette impression en se remettant en chemin vers le centre du relais.
Il y arriva vite, il faut dire que le campement était bien plus petit que le Grand Feu. Tout comme hier lors du départ, les Telifan étaient rassemblés autour d'un grand foyer en attendant le Chef. Chef qui arriva, avec derrière lui sa femme Olna, son bras droit Dunkel, et ses enfants Fuuki et Nakti. Comme hier, tout le monde cessa de parler, et il prit la parole.
– Nous, les Telifan, avons passé cette première journée dans les Monts sans aucun problème. Alors que bien des expéditions auparavant ont rencontré leurs premières difficultés très rapidement... Nous sommes actuellement au premier relais des Monts Palkalluesham, et le suivant est encore loin. Normalement, nous en avons pour deux jours de marche au maximum.
– (XYZIl oublie quelque chose là...
Quelqu'un dans la foule venait de parler à voix basse. Koh ne savait pas qui venait de parler, mais une chose était sûre. En plus d'avoir parlé pendant que le Chef avait la parole, il venait de lui faire un reproche. C'était assez rare pour être remarqué, mais personne autour de lui ne réagit, donc Koh n'en tint pas rigueur et continua à écouter le Chef.)
La nouvelle fut accueillie en silence, les Telifan attendaient la suite pour réagir.
– Mais j'ai rencontré chacun d'entre vous hier. Nous sommes les Telifan, nous sommes forts, et je suis sûr que nous pouvons arriver au deuxième relais dès ce soir. Ça ne sera pas facile, il va falloir éviter tout ralentissement durant le trajet, mais c'est possible, et nous le ferons, nous, les Telifan !
Il reçut en réponse une ovation générale. Même ceux qui étaient encore mal réveillés se sentirent de suite d'attaque à repartir. Koh était pris dans le mouvement, évidemment. Il ne savait pas trop quoi penser du Chef et de ses actions, il était encore jeune et avait besoin de mûrir, mais il trouvait comme tout le monde ici qu'il était une figure inspirante. Il donnait facilement l'envie aux autres de le suivre. Le Chef n'était donc pas le Chef parce qu'il avait pris la place de celui qui le précédait, mais c'était bien parce que c'était lui qui remplissait le mieux cette fonction. La Tribu ne serait pas ce qu'elle était sans lui, mais tout le monde ne pensait pas ainsi.
– Barteom. Aussi puissants que nous sommes nous les Telifan, ne pense pas tu pas qu'accélérer l'arrivée au second relais serait juste une perte d'énergie inutile, et que nous devrions préserver nos ressources tant que l'on aura pas encore atteint le troisième relais ?
Koh frémit en entendant cette voix et en voyant à qui elle appartenait. L'homme qui venait de parler s'était détaché de la foule. Mais il n'en avait pas besoin ; il avait une carrure aussi imposante que Barteom, ce qui faisait qu'il se démarquait naturellement des autres autours de lui. Et plus important, il faisait partie de ces hommes qui dégageaient une aura indescriptible, puissante, le même type d'aura qu'avait Barteom.
– Kazak. C'est s'attarder sur le chemin menant aux deuxième et troisième relais qui serait une perte de temps, d'énergie, et de ressources. Nous nous devons aller au plus vite au troisième relais pour commencer réellement l'exploration des Monts.
– Si vous le dîtes, Chef. répondit le dénommé Kazak.
Kazak. Koh connaissait ce nom, ses grands parents. Kazak était un Telifan particulier qui vivait seul près de la source du Lute, le fleuve traversant l'Enclave. S'il n'allait pas souvent au Grand Feu, il était assez connu dans la Tribu. Sojichi lui avait dit qu'il avait la mauvaise réputation de toujours vouloir remettre en cause la parole du Chef, et donc par extension son rôle de Chef dans la Tribu. Son but était clair pour tous ; remplacer Barteom et être le futur Chef des Telifan. Kazak était donc une menace pour Barteom, et donc indirectement pour la Tribu entière, qui serait privé d'un grand Chef.
Koh, en grand pessimiste qu'il était, envisageait souvent le pire. Et si Kazak réussissait à affirmer ses intentions, et à rallier des gens à sa cause ? Cela fracturerait immanquablement la Tribu...
Koh se secoua la tête pour vider son esprit, et il se rendit à son cabanon pour empaqueter ses affaires. Après ça, lui et tous les Telifan se rejoignirent là où le Chef avait tenu son discours. Son discours ne s'était pas terminé il n'y avait que quelques instants seulement, mais tous étaient déjà là, prêts à repartir vers l'inconnu, vers l'Au-Delà.
Les Telifan étaient partis avant même que le soleil ne soit totalement levé. Il était encore tôt, et la fatigue se lisait sur les visages. Plus sur certains que d'autres.
– Attention Erlito, tu marches pas droit là... lança Koh.
– Hein ? Euh...
Les deux jeunes hommes eurent le temps de se présenter depuis le départ du premier relais. Avec Duhei et Altreyu, il avait expliqué le pourquoi du comment de leur état du matin. Ça avait grandement amusé Koh, qui s'est dit après avoir entendu ça qu'il avait bien fait de partir se coucher tôt.
Mais il se demanda comment faisaient Lussy et Lein pour être en forme alors qu'elles s'étaient couchées en même temps que les autres. Quand Koh posa leur posa la question, elles répondirent que les femmes étaient simplement plus énergiques que les hommes.
– Les filles sont vraiment mystérieuses... murmura Koh.
– Ha ha... Tu n'as pas tort... répondit Onid.
– P'tit Koh tout savoir un jour ! Déclara Lussy.
Ces mots lancés spontanément par Lussy déclenchèrent une vague de rires dans le petit groupe, et laissa un Koh fort gêné. Les seuls à ne pas tourmenter Koh étaient Obladi et Oblada. Ceux-ci arboraient toujours le même air benêt, niais. Pour eux, l'expédition devait être une sorte de balade géante et plus longue que d'habitude. Ils étaient inconscients de l'enjeu de ce voyage, et c'est justement ce que certains cherchaient dans les Monts : lâcher un peu prise, ne serait-ce qu'un instant.
– LUSSY !
Tout le monde sursauta. Celui qui venait d’appeler Lussy, c'était Shreit, la ''voix de la Tribu'', le même qui avait réveillé les retardataires de ce matin. Sa voix était irraisonnablement forte, elle portait extrêmement loin.
Le Chef, ou n'importe qui d'ailleurs, pouvait lui donner un message destiné à toute la Tribu. A l'instant où il ouvrait la bouche, ou plutôt sa gueule, tous étaient de suite au courant du message qui devait être passé. Shreit n'avait d'ailleurs même pas à trop se déplacer vu que sa voix faisait le déplacement pour lui bien plus rapidement.
Le seul défaut que pouvait avoir Shreit, c'était qu'il était plus un désavantage qu'un atout dans les situations où la discrétion était de mise. Si il devait y avoir un prédateur dans les parages là maintenant, il serait immédiatement au courant de la présence de la Tribu. Les Telifan devaient donc utiliser la voix de Shreit avec parcimonie.
– ON A BESOIN DE TOI ET DES NADERIX AU PREMIER RANG ! ET VITE !
Tous les regards se tournèrent vers elle. Ils n'étaient pas tous amicaux. Les Telifan étaient encore méfiants vis-à-vis de Lussy et de ses Naderix, et ce même si elle avait été acceptée pour participer à l'expédition. Et cet ordre de se rendre au devant de la Cohorte suscita les interrogations de tous. Lussy s'en alla sans dire un mot, Kani et Kana la rejoignirent vite.
– Ils doivent sûrement avoir besoin de sa connaissance sur les Monts. proposa Altreyu.
– Possible oui. rajouta Duhei.
– En tout cas ça nous fait un membre en moins dans notre petit groupe. compléta Erlito, déçu. C'est dommage.
– Hum. Aquiesa Lein, se demandant qu'est-ce qui attendait sa nouvelle amie.
Koh restait silencieux. Il avait toujours cette sensation de se faire épier, par quelqu'un, caché quelque part. et ça l'inquiétait au point où il ne faisait plus attention aux autres. Ils le remarquèrent vite.
– P'tit Koh, ça va ?
– Oui ! J'étais juste ailleurs.
Ils n'insistèrent pas, et continuèrent sans Lussy. A mesure qu'ils avançaient, leur fatigue augmentait lentement mais sûrement, leur attention baissait petit à petit. Il n'y avait rien de stimulant pour les Telifan à faire de longues distances en étant chargés de choses plus ou moins lourdes.
Les premières plaintes commençaient à s'élever un peu partout. Mais les plus jeunes de l'expédition, eux, continuaient à marcher sans broncher. Leur bonne humeur arrivait à leur faire oublier à quel point ce voyage pouvait être épuisant. Et mieux encore, elle était contagieuse. Ceux qui se trouvaient à côté d'eux souriaient, et se sentaient légèrement revigorés. La pause déjeuner qui approchait motivait aussi les Telifan à continuer leurs efforts.
Le soleil était à son zénith depuis un moment, et les Telifan attendaient avec impatience leur repas. Cette attente était surtout visible parmi le petit groupe.
– Je me demande qu'est-ce qu'on aura à manger. Se dit pour lui-même Duhei.
– Je mise sur de la salade. souffla Altreyu.
– Là on aurait plutôt besoin d'un Madoun entier ! ajouta Onid.
– Attendez ! Il y a un messager qui arrive ! intervint Lein.
Effectivement, un jeune homme accourait vers les Telifan. C'était un Vif, un messager plus précisément. Il semblait avoir l'âge de Koh. Il donnait aussi l'air de posséder une incroyable célérité, Duhei et Altreyu n'avaient jamais vu quelqu'un se mouvoir aussi rapidement dans la Tribu, et ils étaient sûrs auparavant que Koh était bien le plus jeune Telifan à partir en expédition. Il arriva vers la file, se posta sur un gros rocher, et cria de toutes ses forces.
– Il n'y a pas de pause pour manger ! On mangera en marchant ! Je répète il n'y a pas de pause pour manger, on fera ça en marchant.
– Quoi ? s'exclama Duhei.
Ce à quoi le petit messager répondit en répétant une troisième fois son message, puis il partit prévenir les autres membres de la Tribu, laissant les autres derrière lui totalement sonnés. Une minorité silencieuse douta du sens de cette décision. Mais la grande majorité était persuadée que ce plan allait porter ses fruits.
Après tout, c'était Barteom le Chef. Et si il avait donné cet ordre, c'était que ça devait être pour le bien de tous. Et il devait croire suffisamment au potentiel de la Cohorte pour qu'il leur demande une telle chose. Tous essayèrent de se convaincre du bien fondé de la directive de leur Chef, mais ils y arrivèrent plus ou moins bien.
D'autres Vifs arrivèrent, mais c'était cette fois-ci pour apporter de la nourriture. Chacun put prendre une petite ration, qui était censée les combler jusqu'au second relais. Les Telifan recevaient leurs vivres avec des moues de désapprobation ou de dépit, mais ils ne firent aucun commentaire aux Vifs. Ce n'était pas de leur faute après tout, déverser leurs émotions sur eux serait injuste. Le tour de Duhei, d'Altreyu et des autres arriva.
– Au revoir mon Mamoun... soupira Erlito.
– C'est une bonne chose qu'on ait peu à manger. répondit Lein. On n'aura pas à digérer grand chose.
– Ça c'est sûr... répondit Altreyu.
Il parlait d'expérience. Avec Duhei, quand ils étaient plus jeunes et qu'ils partaient pour faire leur entraînement sur la Pointe du Crépuscule, ils avaient leur estomac qui les faisaient souffrir. Ils avaient tendance à manger beaucoup juste avant pour prendre des forces, mais ils apprirent bien vite que c'était une mauvaise idée.
Altreyu avait l'impression que ça faisait une éternité qu'il n'avait pas fait son entraînement sur la Pointe avec son frère. Il se sentait presque nostalgique. Mais en même temps, il n'oubliait pas pourquoi il était là : l'Au-Delà. Et même si il avait l'estomac à peine rempli, lui et Duhei comptaient bien l'atteindre !
Tous marchèrent lentement leurs rations afin de tenir pour le reste de la journée. Quelques-uns essayaient de savourer leur maigre déjeuner, mais la plupart d'entre eux ne résista pas à l'engloutir. Les Telifan avaient peu mangé ce matin également, la faim les tenaillait. Mais ils devaient faire avec.
– Tu te fous de notre gueule ?
Ça venait de derrière eux, le groupe se retourna pour voir ce qu'il se passait. Il y avait deux grands hommes avec de grosses charges, des Solides. Outre leur posture intimidante, ils avaient plusieurs cicatrices ci et là, et étaient aussi poilus que des bêtes sauvages. La voix appartenait à celui de gauche, il s'adressait à un Vif, qui n'osait lever les yeux du sol. Celui-ci avait apparemment voulu leur donner la ration de nourriture, mais ça ne leur a visiblement pas plu.
– Attends mais... marmonna Altreyu.
– Oui, on les connaît. répondit avec une voix blanche Duhei.
Ils les avaient tous déjà vu auparavant. Le Vif qui se faisait gronder était le même qui avait annoncé la décision du Chef de vouloir ne pas faire de pause pour arriver plus rapidement au second relais. S'il leur avait donné l'impression d'être plutôt rapide, ses jambes semblaient paralysés par la peur.
Il se faisait dominer par deux colosses qui faisaient deux fois sa taille. Ils les reconnurent, c'étaient Shi et Itty, ceux qui gardaient le premier relais. Étant donné que le Chef n'était plus au Grand Feu, il n'y avait plus besoin d'avoir des hommes pour informer la Tribu de la situation des Monts Palkalluesham. Shi et Itty avaient donc rejoint l'expédition, pour le meilleur, comme pour le pire.
– On se trimballe toute cette carcasse sur notre dos depuis ce matin. continua Itty, qui prit la parole après Shi. Et tu nous donnes seulement ça à manger ?
– Je... C'est pas moi qui décide de la quantité de nourriture...
– Te fous pas de nous Silam !
Et Shi lui envoya un coup de poing qui le fit proprement décoller du sol. Il atterrit lourdement sur un rocher, et son corps tomba naturellement. Les deux Solides s'approchèrent du Vif, mais quelqu'un s'interposa entre eux. Un vieil homme.
– Arrêtez. dit-il d'une voix ferme.
– Toklos... murmura Koh, qui n'avait pas parlé depuis un moment.
– Alors c'est lui Toklos ? Demanda Duhei.
– Oui, on a bien en face de nous l'un des hommes les plus forts de la Tribu. répondit Lein.
Même Duhei et Altreyu qui ne connaissaient pas grand monde dans la Tribu avaient tout de même entendu le nom de Toklos. Toklos... C'était l'un des hommes les plus puissants de la Tribu, une légende vivante. Chaque combat qu'il avait entamé dans sa vie devint l'objet d'histoires au coin du feu. Il était un modèle à suivre pour certains, et un objectif à dépasser pour les autres. Le dépasser serait aujourd'hui possible étant donné qu'il était vieux et que même lui n'était pas épargné par le temps qui s'écoulait.
Mais même si il était plus petit que la plupart des Telifan, et même si le temps l'avait affaibli, il restait un combattant exceptionnel. Même si Shi et Itty vivaient au premier relais depuis un certain temps, ils connaissaient Toklos. C'est pourquoi ils s’arrêtèrent net en le voyant.
– Toklos. dit Shi, sans aucune trace d'émotion dans sa voix.
– Mes enfants.
N'ayant pas d'enfant, Toklos les appelait ainsi. Durant son temps libre il apprenait aux jeunes Telifan les rudiments du combat. L'entraînement était dur, et seuls les plus motivés restaient. Mais les jeunes qu'il formait acquéraient de suite de bonnes bases au combat et il se créait entre le maître et ses élèves une relation de proximité qui était unique. Toklos considérait donc tous les enfants qu'il avait sous sa charge non pas comme des élèves, mais comme des enfants. Et en l’occurrence, il ne semblait pas fier de revoir ses enfants après tout ce temps. Il les jaugea du regard un instant, puis il prit la parole :
– Au début, j'étais content de savoir que vous étiez en vie dans les Monts Palkalluesham, et que vous y remplissiez une fonction capitale pour la Tribu. commença t-il d'un ton calme. Mais si je vous ai appris ne serait-ce qu'une fois à vous en prendre de la sorte à quelqu'un de plus petit et plus faible que vous, et qui en plus vous apporte de la nourriture, dîtes-le moi que je saute de cette falaise maintenant !
Il avait craché cette dernière phrase en hurlant, elle venait des tripes. Shi et Itty ne surent pas réagir, puis Itty reprit le contrôle sur lui-même et lui rétorqua :
– Toklos, tiens-toi en dehors de ça. Ça nous regarde uniquement tous les trois.
– Ce que vous avez fait commence à se savoir. Riposta Toklos. Je ne sais même pas ce qui me retient de vous mettre hors d'état de nuire définitivement, là, maintenant, tout de suite.
Tous ceux qui assistaient à la scène sentirent que Toklos avait touché un point sensible, et que le fait de l'évoquer avait fait monter la tension entre lui et ses anciens enfants d'un cran. Le combat allait commencer sous peu, ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne commence. Les trois hommes approchèrent lentement leurs mains de leurs mains, quelques-uns autour d'eux firent de même. Onid en faisait partie. Tout le monde allait être engagé dans cette bataille, et tout le monde attendait un élément déclencheur, un seul.
– Allons-y.
Itty commença à partir. Shi, au début, hésita, puis il fit de même. Certains voulurent les retenir, mais voir Toklos qui les laissait partir les indiquait que cela ne servirait à rien. La tension rebaissa de suite, et les Telifan reprirent leur marche effrénée vers le second relais, laissant Toklos seul, ne bougeant pas, le regard tourné vers l'horizon.
– Qu'est-ce qu'il vient de se passer ? Demanda Duhei.
Même si des gens autour de lui savaient ce qu'il ignorait, personne ne lui apporta de réponse.