Chapitre 2
Le début de l'expédition
Dans la Cohorte, Koh était sûrement le Telifan le plus jeune de l'expédition. Du haut de ses treize printemps, il avait pris une importante décision ; réaliser le rêve de ses parents en atteignant l'Au-Delà. Mais ses parents de leur vivant voulaient autre chose : aller à l'Au-Delà avec deux Lamwos. Koh avait donc décidé de faire ainsi afin de respecter leur rêve le plus fidèlement possible. Il avait donc pris Obladi et Oblada.
Les Lamwos étaient des quadrupèdes à peau noire avec de la laine blanche sur tout le corps excepté la tête et les pattes. Ils avaient un long cou, ce qui faisaient qu'ils dépassaient Koh d'une tête. Pour certains Telifan, leurs oreilles penchées vers le bas et leur petit museau faisaient que les Lamwos étaient des créatures mignonnes, et ils étaient de l'avis de tous très amusants.
Dociles de nature, les hommes s'en servaient pour transporter des charges. Ils étaient aussi connus pour pouvoir se mouvoir facilement grâce à leurs sabots adaptés aux milieux montagneux, et pour leur lait que les femelles produisaient en grande quantité.
La famille de Koh gérait un élevage d'une douzaine de Lamwos, ils faisaient partie de leur vie, de leur propre famille même. Il était donc naturel pour les parents de Koh et pour lui d'arriver à l'Au-Delà avec quelques ''frères et sœurs''. Koh voulait suivre leurs pas en prenant les Lamwos les plus jeunes de leur troupeau, ceux qui étaient le plus proches de lui. Il avait grandi avec eux et avait appris à connaître les Lamwos avec Obladi et Oblada. Koh pouvait donc véritablement les considérer comme étant son frère et sa sœur. Il était véritablement heureux de participer à cette aventure avec eux deux.
Après, il n'aurait pas dit non à de la compagnie de personnes de son âge. Il n'avait pas vu un seul jeune depuis qu'il était parti. Les Telifan qui l'entouraient étaient tous adultes et arboraient un visage fermé.
– Hé, Koh !
Cette voix, il la connaissait. Bien sûr, comment pouvait-il l'oublier ?
– Duhei et Altreyu ! Ça fait plaisir de vous voir ici ! J'allais commencer à croire que j'étais le seul jeune.
– Comment t'as pu nous oublier ? dit d'un ton faussement indigné Duhei.
– On te cherchait partout pour voir si tu allais vraiment venir avec Obladi et Oblada. ajouta Altreyu.
Obladi et Oblada réagirent en entendant leur prénom, et ils poussèrent un petit hennissement de joie quand ils virent Duhei et Altreyu. Tous les cinq se connaissaient car ils habitaient dans ce petit coin situé loin du Grand Feu qui rassemblait agriculteurs et éleveurs. Il leur arrivait de jouer de temps à autres tous ensemble quand ils étaient petits, et encore récemment ils trouvaient toujours le temps pour s'amuser un peu.
– Oui, je ne pouvais pas les laisser derrière. Et même si j'aurais voulu, ma grand-mère m'aurait tué pour être parti sans eux.
– C'est bien Aba ça... elle n'est pas avec toi ?
– Non, elle a préféré rester avec papy Sojichi, vu qu'il doit diriger la Tribu en l'absence du Chef. Papy avait besoin d'aide, et elle est plutôt vieille elle aussi. Ils sont trop vieux pour ce genre de voyage maintenant.
– Dommage. Aba est sévère, mais ne pas l'avoir avec nous c'est un peu triste. répondit Altreyu.
– Si elle avait été avec nous, elle nous aurait fait faire deux fois les Monts chaque matin pour nous mettre en forme. dit Koh en étant à moitié sérieux.
Ils commencèrent à échanger sur tout et rien. Cela leur fit oublier le poids des sacs qu'ils portaient tous. Chaque Telifan de la Cohorte en avait un. Dans ces sacs, il y avait de la nourriture, du matériel, des vêtements confectionnés pour les basses températures, et bien d'autres choses encore qui étaient toutes destinées à les aider à survivre dans les Monts. Évidemment, les sacs étaient donnés selon la carrure de chaque Telifan. Ceux qui portaient de plus lourdes charges avaient un nom : les Solides.
Afin de faciliter les questions de logistique, les Telifan partis en expédition étaient divisés en deux catégories : les Solides et les Vifs. Les Solides rassemblaient tous les Telifan assez robustes pour marcher dans les Monts Palkalluesham tout en portant les sacs les plus importants. Chaque sac que la Tribu avait ramené dans les Monts était vital, les Solides étaient donc tous chargés d'une grande responsabilité, et devaient veiller à ce que le contenu de leur sac reste intact durant toute l'expédition. Les sacs leur privant de se mouvoir librement, les Solides étaient assistés par les Vifs.
Les Vifs, c'étaient simplement tous ceux qui n'étaient pas des Solides. Mais ce n'était pas pour autant qu'ils étaient moins importants, au contraire. Ils avaient différentes missions, comme inspecter le terrain pour voir si il était praticable, faire passer un message d'une partie du corps expéditionnaire à une autre, ou récolter les ressources qui pouvaient être utiles à tous. Mais étant donné leur grand nombre et la versatilité des devoirs qu'ils avaient, les Vifs n'étaient pas aussi chargés que les Solides en termes de travail. Duhei, Altreyu et Koh pouvaient donc se contenter de discuter tout en marchant.
Mais à être trop distraits, oublier qu'on était dans les Monts Palkalluesham était vite arrivé.
– Attention ! prévint une voix au loin.
Duhei, Altreyu, et Koh arrêtèrent de discuter pour voir ce qu'il se passait, mais trop tard. Ils firent face à deux félins qui avaient réussi à éviter habilement les flèches de ceux qui possédaient un arc. Ils se tenaient sur quatre pattes, avaient un pelage blanc, et surtout deux grandes canines qui ressortaient. Ils ne regardaient pas les humains, mais les Lamwos. Leur regard ne faisait aucun doute sur leur intention : dévorer Obladi et Oblada.
– T'as prévu un truc pour les situations comme celle-là Koh ? demanda Duhei, avec un ton qui se voulait léger.
– Dé-détaler en courant. répondit directement Koh, qui cachait beaucoup moins sa nervosité.
En partant dans les Monts avec la Cohorte, ils savaient que ça n'allait pas être facile. Et ils savaient qu'ils allaient devoir affronter des bêtes sauvages à un moment ou un autre. Mais ils ne s'attendaient pas à en combattre dès le premier jour de l'expédition. Ils n'étaient clairement pas préparés à faire face à ce genre de cas aussi rapidement, mais ils allaient maintenant devoir défendre les Lamwos et leur propre peau.
– Dès qu'ils font trois pas vers nous, on se concentre tous sur celui de gauche. Il a l'air plus robuste, souffla Altreyu aux autres.
– Compris. Répondirent-ils en même temps.
Ils attendirent.
Un pas.
Tous les trois étaient armés d'un objet coupant. Il s'agissait d'un biface pourvu d'un manche en bois que les Telifan appelaient aussi biface de combat. Ça ne tuerait pas les bêtes qu'ils avaient face à eux en un coup, mais c'était tout ce qu'ils avaient. Ils le tenaient fermement, leur vie se jouerait avec cet outil dans quelques instants.
Deux pas.
Ils ne pensaient plus qu'à une chose, le troisième qui allait arriver bientôt, très bientôt. Humains comme animaux ne se quittaient pas des yeux, et attendaient que l'autre attaque en premier.
Trois pas.
– Maintenant ! hurla Duhei.
Ils s'élancèrent vers leurs assaillants.
– Kani ! Kana ! Revenez !
Les deux félins se retournèrent vers une femme, jonchée au sommet d'une colline.
– Qu'est-ce que...
Tout le monde était confus. Faute de savoir quoi faire, ils laissèrent les dénommés Kani et Kana retourner vers celle qui semblait être leur maîtresse. C'était une femme au physique élancé et finement sculpté, avec de longs cheveux bruns en bataille qui lui tombaient jusqu'à la moitié du dos.
Personne n'avait jamais vue une femme avec des cheveux aussi longs, personne d'ailleurs ne semblait l'avoir déjà vu dans la Tribu. Tous les Telifan présents la dévisagèrent en se demandant d'où elle pouvait bien venir, et surtout en s'interrogeant sur ses intentions.
– Baissez vos armes, elle est avec nous.
L'homme qui venait de parler était celui qui se portait derrière le Chef quelques temps plus tôt. Derrière lui se trouvait celui qui devait être le fils cadet du Chef. En les voyant, tous ceux qui étaient encore armés rangèrent leur arme, même si la méfiance se lisait sur certains visages.
La jeune femme sauta alors naturellement de la colline, et retomba pile devant l'homme qui venait de parler. Certains Telifans se demandèrent alors s'ils avaient bien affaire à une humaine. Ils avaient tellement entendu de choses sur les bêtes dangereuses qui peuplaient les Monts qu'ils s'attendaient à tout.
– Toi être Dunkel ?
– Oui, je suis le conseiller du Chef Barteom. Il m'a dit que vous alliez nous rejoindre en cours de route, mais il ne m'a pas parlé des Naderix qui vous accompagnent.
– Normal. Frère Kani et sœur Kana pas habitués à hommes, donc Lussy aller voir messager du Chef seule.
– Je vois. Et vous êtes sûre que vos animaux n'attaqueront personne de la Tribu ?
– Bien sûr ! Kani et Kana faire mal à personne en dehors de chasse !
– Vous étiez en pleine chasse ? demanda Koh, encore sous le choc.
– Non ! Kani et Kana juste vouloir jouer avec Lamwos !
– Ils voulaient plutôt les dévorer oui ! répliqua t-il avec fureur
– Assez Koh.
Le conseiller du Chef avait parlé. Il avait parlé avec un visage inexpressif, mais avec une voix remplie d'autorité. Dunkel était quelqu'un de plutôt silencieux, mais n'avait pas de mal à s'exprimer comme le Chef pouvait le faire.
– Je vous présente Lussy. Elle nous rejoint pour l'expédition vers l'Au-Delà. Les... circonstances ont fait qu'elle a vécu dans les Monts Palkalluesham avec des Naderix, mais elle est avec nous. Et elle connaît mieux les Monts que la plupart d'entre nous, donc elle mérite le respect de tous.
Tous voyaient maintenant Lussy comme l'une des leurs, ou faisaient semblant devant Dunkel. Koh, lui, avait du mal à desserrer les dents devant les nouveaux venus. Il comptait bien instaurer une distance de sécurité entre ses Lamwos et ces Naderix.
– Lussy. continua Dunkel. Nous connaissons plutôt bien le chemin pour l'instant. Mais passé un stade, vous passerez devant avec le Chef pour nous guider. Entendu ?
– Entendu !
– Bien. Nakti, va prévenir Cilak que nous allons reprendre la marche vers le premier relais.
– J'y cours.
Le plus jeune fils de Barteom et d'Olna partit vers l'avant en courant.
– Tout le monde, on repart !
Après cet incident, la Cohorte avait profité de cet instant pour s'arrêter un peu afin que ceux qui avaient de la nourriture dans leur sac puissent la sortir pour la faire passer dans les rangs, puis elle était repartie en direction du premier relais.
Les Monts Palkalluesham étaient balisés par trois relais qui furent installés chacun lors d'une période différente. Le troisième et dernier relais était, en plus d'être le relais le plus éloigné de l'Enclave, le dernier point des Monts connu et sécurisé par la Tribu. L'emplacement avait été décidé par Barteom lui-même avec l'aval d'un de ses plus fidèles amis.
En effet, la Tribu partait souvent en repérage dans les Monts pour explorer le terrain afin de ne pas se retrouver totalement en terres inconnues le jour où ils auraient à commencer l'expédition. Et c'était justement dans une mission du genre qu'un des hommes de la Tribu avait fait la connaissance de Lussy qui vivait là, et lui avait parlé de l'expédition. Ces petites virées dans les Monts étaient donc fortement profitables à tous aujourd'hui, mais elles avaient leurs limites. En effet, ce qui se trouvait après le troisième relais n'avait encore jamais été exploré. Ou du moins, par très peu de personnes. Et celles qui en revenaient étaient beaucoup trop choquées pour en parler.
C'est pourquoi voir une femme débarquer avec deux Naderix en disant qu'elle vivait dans les Monts était suspect pour les Telifan. Elle ne pouvait pas provenir de la Tribu car ils l'auraient reconnue, et ils étaient les seuls humains sur l'Enclave. Ce qu'elle disait devait donc être vrai. Mais comment avait t-elle pu faire pour survivre durant tout ce temps ? Et comment en était-elle arrivée à considérer des animaux des Monts comme sa famille ? D'autant plus quand il s'agissait de Naderix ?
Les Telifan se posaient de nombreuses questions à propos de Lussy, et personne n'osait l'aborder pour les lui poser . Tout le monde se mettait loin d'elle. Tous, sauf une personne.
– C'est qui ça ? demanda Duhei.
– Je crois que c'est Lein, une amie qui vit près du Grand Feu. répondit Koh. Mais c'est bizarre, je l'ai jamais vue avec les cheveux aussi courts.
La dénommée Lein alla à la rencontre de Lussy. Duhei, Altreyu et Koh étaient trop loin d'elles pour écouter ce qu'elles se disaient, mais ils devinaient que Lein devait lui poser les questions que tout le monde se posait au sein de la Cohorte. Leur conversation devait être intéressante, car elles parlaient sans s'interrompre depuis un bon bout de temps.
– Mais de quoi elles peuvent bien parler... maugréa Koh, qui regardait encore Lussy avec un regard mauvais.
– Duhei ?
– On pense à la même chose, hein Altreyu ?
– Vous parlez de quoi vous deux ?
– On va aller voir Lussy et Lein et voir de quoi elles parlent. répondit Altreyu, l'air déterminé.
– Quoi ? Mais on ne la connaît même pas cette Lussy.
– Tu peux rester là si tu veux, on te force pas à venir avec nous. répliqua Duhei.
Il prit quelques instants pour réfléchir, sembla peser le pour et le contre en silence, puis dit d'un air renfrogné :
– Assez.
– Bon d'accord, je viens avec vous.
– Écoute Koh, je sais que tu as peur pour Obladi et Obladi. Mais Lussy a assuré que ses Naderix ne sont pas du genre à bouffer des Lamwos.
– Et qu'est-ce qui t'assure qu'elle ne ment pas ?
Duhei tourna son regard vers Lussy. Elle et Lein étaient loin devant, elles donnaient déjà l'impression de se connaître depuis longtemps, alors qu'elles se venaient tout juste de se rencontrer. Voir Lein, que Koh connaissait bien, parler à une étrangère de la Tribu avec une telle aisance était intriguant.
– Lussy a l'air d'être une bonne personne.
Duhei savait que donner son impression comme assurance n'était pas la meilleure idée pour convaincre Koh, mais le jeune homme s'était déjà décidé à aller lui parler. Et parler franchement semblait avoir marché. Koh soupira, mais il ne dit rien. Duhei sourit, il tenait autant à ses Lamwos que lui tenait à Altreyu.
– Bon, allons-y, déclara Duhei
– … Et là, Kana débarquer pour achever gros Madoun !
– Vous êtes vraiment forts tous les trois ensemble !
– Ahem...
Lussy et Lein se tournèrent vers Duhei, Altreyu, et Koh. Les Naderix étaient assez loin de Lussy, ils préféraient passer par les chemins plus abrupts que ceux que les hommes empruntaient. Ça rassurait Koh qui était tendu depuis leur arrivée.
– On se présente, je suis Duhei, et derrière il y a mon frère Altreyu et Koh qui est avec ses Lamwos Obladi et Oblada. On aimerait parler des Monts avec toi, vu que tu as vécu ici apparemment.
– Salut ! Répondit chaleureusement Lein. Et salut Koh !
– Oui oui, salut. Bredouilla Koh, toujours en retrait.
– Lein et moi justement parler de ça ! Ajouta Lussy d'un ton enjouée. Vous vouloir savoir quoi sur les Monts ?
– Et bien...
Par où commencer ? Ils voulaient tout savoir sur les Monts. Altreyu posa la première question :
– Avez-vous déjà essayé de trouver l'Au-Delà ?
– Ha ha ! Toi Altreyu aller directement à plus intéressant !
Elle ne donna pas sa réponse de suite. L'attente qu'elle provoqua chez les garçons eut son effet : Duhei avait les yeux qui commençaient à cligner rapidement, Altreyu retenait son souffle, et même Koh fronçait ses sourcils d'une façon peu banale.
– Oui. Moi et Kana et Kani avoir déjà essayer d'avancer dans Monts Palkalluesham. Mais beaucoup de choses bloquer progression à nous.
– Comme quoi ?
– Pas beaucoup à manger en haut, animaux très puissants aussi, et chemins difficiles à prendre, même pour nous. Climat pas pareil aussi, très rude. Mais vous avoir apporté matériel et guerriers, Lussy espérer cette fois être bonne.
– Nous aussi. Avec toutes les personnes qui sont parties, je suis plutôt optimiste !
– Tu vis depuis combien de temps avec tes Naderix ? demanda Koh, qui avait décidé d'en savoir plus sur Lussy.
Celle-ci prit une fois de plus son temps pour répondre, mais ce n'était visiblement pas pour instaurer un semblant de suspens, cette fois-ci.
– Euh... désolé pour tout à l'heure. J'avais vraiment eu peur sur le coup en voyant Kani et Kana, et je ne savais pas comment réagir.
– Koh pas devoir s'inquiéter, ça déjà oublié. Pour répondre à question, Lussy vivre avec Naderix depuis toute petite. Moi avoir grandi avec eux, et eux avoir grandi avec moi. Lien puissant entre nous trois.
– Un peu comme toi avec Obladi et Oblada. compléta Lein, puis elle ajouta en souriant. Comme quoi, tu n'as pas à avoir peur d'elle.
– J'étais seulement sur la défensive.
– Seulement sur la défensive ? T'étais à deux doigts de t'évanouir, ptit Koh ! Répliqua t-elle en le taquinant. Mais en vrai je te comprends, j'aurais été pareil si j'avais eu mon petit frère juste derrière moi et un Naderix devant.
– Vous vous connaissez depuis longtemps toi et Koh ? demanda Duhei.
– Vu que papy connaît tout le monde dans la Tribu, oui. C'est pas facile tous les jours. répondit Koh.
– C'est moi qui devrais dire ça ptit Koh ! J'ai pas mal d'histoires à raconter sur toi, assez pour tenir l'expédition !
– Non ! Pitié !
On aurait réellement dit que Koh et Lein étaient frères et sœurs. Duhei et Altreyu se rendirent compte à ce moment là qu'ils ne connaissaient quasiment personne de la Tribu. Ils avaient passé tout leur temps ensemble avec Anoa, ne se souciant que très peu des autres Telifan qui vivaient avec eux. Il faut dire que leurs nombreux allers-retours sur la Pointe du Crépuscule en solitaires et le fait qu'ils habitaient loin du Grand Feu n'aidaient pas beaucoup. Ils se promirent tous les deux d'essayer d'apprendre à connaître les Telifans durant l'expédition.
– On voudrait bien écouter ça...
– Vraiment c'est rien d'intéressant...
Ils tourmentèrent encore un peu Koh, puis il posa une question à Lein qui lui trottait dans la tête :
– Dis Lein, t'as voulu changer de coupe ?
– Ah, ça...
Elle ne s'était pas encore habituée aux cheveux courts, ça sautait aux yeux quand elle commença à chercher ses cheveux pour les caresser.
– Mon père me dit toujours que c'est une mauvaise chose de garder ses cheveux trop longs, car un ennemi peut facilement les prendre et te traîner. Et même si dans les Monts, il y a peu d'espèces qui se battent en tirant les cheveux, il a tendance à les garder courts. J'ai voulu lui rendre un hommage en faisant pareil, en quelque sorte.
– Manke était du genre à vraiment faire attention au moindre détail pour gagner un combat. Acquiesça t-il.
– Attendez...
Duhei et Altreyu avaient grandi en marge de la Tribu, et ils ne connaissaient quasiment personne. Mais cet homme, Manke, ils savaient très bien qui il était, et qu'est-ce qu'il avait fait. C'était pour eux un héros, une légende, un modèle. Mais ils ignoraient qu'il avait une fille.
– Tu es la fille de Manke ? Celui qui dirigeait les groupes d'exploration des Monts et qui est à l'origine du troisième relais ?
– Oui, je suis bien sa fille. confirma t-elle avec une légère pointe de fierté.
– Et bah, ça fait quelque chose de voir sa fille. Sojichi nous a tellement raconté de choses sur lui ! Si Altreyu et moi on partait souvent sur la Pointe du Crépuscule pour s'entraîner, c'était parce que ton père le faisait aussi quand il était jeune. Et c'est en partie grâce à lui qu'on est là, à la recherche de l'Au-Delà.
– Je ne savais pas que Sojichi racontait des histoires sur mon père. Mais d'un côté ils s'entendent tellement bien que ça ne m'étonne pas. Enfin bref, oui, mon père est un grand aventurier, un excellent combattant... et un bon père de famille.
Personne ne dit plus rien. Altreyu sentait depuis le début qu'il y avait quelque chose de bizarre quand Lein parlait de son père, et il avait maintenant compris. Elle parlait de lui au présent, comme s'il était encore parmi eux.
Mais la vérité était qu'un jour, Manke était parti en exploration comme à son habitude avec ses hommes mais il n'en était jamais revenu. Il était porté disparu depuis longtemps, trop longtemps. Il avait ainsi rejoint les nombreuses victimes des Monts, tous disparus.
Ça avait porté un coup dur à toute la Tribu, car en plus d'être un homme connu et reconnu dans la Tribu, Manke était surtout vu comme l'homme qui « trompait » les Monts. Il rentrait toujours vivant de ses voyages, et les pertes dans ses rangs étaient rares. Beaucoup pensaient qu'il serait le premier homme à atteindre l'Au-Delà, et à guider la Tribu vers ces terres promises, où la vie serait mille fois meilleure que celle qui menaient à l'Enclave.
Mais avec le temps, les Telifan s'étaient faits une raison : Manke était un héros, mais il n'était pas infaillible pour autant. On ne trompait pas les Monts impunément. Les virées vers les Monts, quelles qu'elles soient, furent arrêtées pendant longtemps. Et tout le monde considéra Manke et son équipe comme étant morts. Tout le monde, sauf Lein visiblement, pour qui son père était encore en vie. Elle se rendit compte du silence qu'elle venait de créer, et elle tenta de se rattraper.
– Écoutez... Je sais qu'on peut me prendre pour une folle à croire que mon père est encore vivant, quelque part dans les Monts. Mais... mon père est fort et... je ne sais pas, mais je sais qu'il est encore en vie. Et tu es une preuve que la vie est possible dans les Monts Lussy, je veux continuer à croire qu'il n'est pas mort ! Je le trouverai !
Lussy clignait des yeux. Évidemment, elle n'était pas de la Tribu et ne connaissait pas Manke, mais elle comprit très vite l'essentiel. Le père de Lein avait disparu dans les Monts, et Lein pensait qu'il était encore vivant. Elle lui dit donc d'un ton rassurant :
– Lein avoir raison garder espoir. Si Manke être vraiment homme fort, alors lui réussir à survivre dans les Monts.
– Et personne ne te prend pour une folle Lein.
Tout le monde se tourna vers celui qui avait dit ça, c'était Duhei.
– Ici, on a tous mis notre vie en jeu pour partir à la recherche d'un lieu qui n'existe peut-être même pas. Est-ce qu'on peut dire que tu es folle ?
– On est tous parti parce qu'on a l'espoir de le trouver l'Au-Delà. Tu as tout autant le droit de garder l'espoir pour retrouver ton père. compléta Altreyu.
Lein ne savait pas comment réagir. Les personnes qui l'incitaient à tourner la page et à oublier son père étaient nombreuses, et ceux qui l'encourageaient à le retrouver... et bien sa mère et son petit frère étaient les seuls à avoir gardé espoir. Alors voir des personnes qu'elle venait à peine de rencontrer lui dire qu'elle avait raison de continuer à y croire... ça lui fit plaisir, et elle ressentit une motivation nouvelle jaillir en elle.
– Merci.
Le petit groupe que formait maintenant Duhei, Altreyu, Koh, Obladi et Oblada, Lussy avec Kani et Kana un peu plus loin et Lein reprirent le chemin vers le premier relais avec un rythme plus soutenu. Ils avaient tellement parlé qu'ils s'étaient retrouvés au bout de la file de l'expédition alors qu'ils étaient vers le milieu lorsque la conversation avait commencé.
Tous, sauf Lussy et les Naderix, étaient fatigués après cette première journée dans les Monts. Mais le bruit courait dans les rangs que le premier relais n'était plus très loin, et qu'ils y arriveraient au moment où le soleil irait se coucher. L'idée d'enfin pouvoir se reposer après cette journée harassante motiva tout le monde, au point que la Tribu marcha deux fois plus vite.
Tous étaient conscients que cette première journée avait été plutôt tranquille, qu'ils allaient la regretter quand ils auraient passé le premier relais et que la traversée des Monts sera de plus en plus exténuante et difficile.
Mais pour l'instant, la seule chose à laquelle ils pensaient, c'était d'arriver au premier relais pour se reposer, manger, discuter, rire, et vivre un peu avant de continuer leur expédition dans les Monts Palkalluesham.