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Chapitre 1

Avant le départ

12 min de lecture · 2 832 mots

La lune était déjà haute dans le ciel quand Duhei et Altreyu décidèrent de s'arrêter pour la nuit. La Pointe du Crépuscule où ils s'entraînaient était située à l'extrême-ouest de l'Enclave. Empruntant ce chemin depuis l'enfance, ils connaissaient le chemin pour s'y rendre et y revenir par cœur. Mais il valait mieux pour l'instant se reposer.

L'Enclave, c'était le nom que donnaient les hommes de la Tribu des Telifan aux terres qui les entouraient. Leur territoire était principalement constitué de grandes plaines ainsi que d'une forêt plutôt dense au nord-ouest et d'un fleuve, le Lute, qui se séparait en deux courants au nord pour se jeter plus loin au sud de l'Enclave. L'Enclave s'appelait ainsi car au nord, à l'ouest, et au sud, les Telifan étaient cernés par de gigantesques falaises escarpées qui se jetaient sur la mer.

A l'est enfin, il n'y avait que des montagnes. C'étaient les Monts Palkalluesham, leur nom inspirait le danger propre aux Monts, et surtout la mort. En effet, ceux qui s'y aventuraient n'en revenaient que très rarement, pour ne pas dire jamais. La Tribu était donc condamnée à rester dans l'Enclave. Mais cela allait bientôt changer.

Si Duhei et Altreyu avaient bien prévu leur trajet vers chez eux, ils devraient être rentrés d'ici demain après-midi, ce qui leur laisserait le temps de préparer leurs affaires pour le grand jour. Ils l'attendaient depuis longtemps, tellement longtemps que tous les deux en rêvaient la nuit. Le lendemain dès l'aube, malgré la fatigue causée par leur nuit assez courte, ils repartirent. Ils n'avaient pas de temps à perdre, ils devaient être arrivés au Grand Feu, le campement de la Tribu, pour le lendemain au matin. Leur hutte était située assez loin du campement, ils devaient donc faire vite.

Leur famille travaillait dans l'agriculture. Là où ils se trouvaient, c'étaient là où les terres étaient les plus fertiles, alors que le Grand Feu se trouvait près des Monts Palkalluesham. Il était plus difficile de faire pousser quelque chose là-bas.

Duhei et Altreyu marchèrent pendant longtemps. Ils s'accordèrent une pause pour manger seulement lorsqu'ils virent le second courant du Lute. Le soleil était alors déjà bien haut dans le ciel. Même le chemin de la Pointe du Crépuscule à chez eux demandait beaucoup d'efforts,. Ils étaient contents, cela constituait un bon entraînement pour ce qui les attendait. Ce qu'ils allaient faire reléguait le chemin qu'ils étaient en train de parcourir à une simple promenade de santé. Ils arrivèrent finalement dans leur hutte peu après avoir dépassé le Lute, leur mère était là pour les accueillir.

Anoa était en fait plus la mère de Duhei que celle d'Altreyu. Ses parents étant morts alors qu'il venait à peine de naître, il fut vite recueilli par la mère de Duhei. En voyant ce nouveau-né livré à lui-même dans le milieu hostile qu'était l'Enclave, Anoa n'hésita pas un seul instant et, alors qu'elle venait de mettre au monde Duhei, elle décida de l'élever comme son propre fils. Et même si ce n'était pas tous les jours facile d'élever les deux enfants tout en gérant les plantations, elle était aujourd'hui heureuse d'avoir pu les voir grandir au fil des saisons. Elle étreignit tendrement Duhei et Altreyu, puis leur dit :

– Rentrez vite, je vous ai préparé de la soupe. Elle est encore chaude.

– Super, merci maman !

Ils rentrèrent, mangèrent leur soupe, et discutèrent longuement avec leur mère. Durant l'après-midi, ils travaillèrent tous les trois dans les champs. Duhei et Altreyu ne rataient pas une occasion pour aider leur mère. Celle-ci leur en était vraiment reconnaissante. Tous les trois formaient une famille soudée. Le soir, Anoa commença avec ses enfants à préparer une autre soupe, tout en continuant à leur parler.

– Sojichi a trouvé pourquoi les légumes ont toujours du mal à pousser ? demanda au bout d'un moment Altreyu.

– Non, il pense aussi que le temps bizarre qu'on a depuis quelques temps est en partie responsable des mauvaises récoltes, mais il n'est sûr de rien.

Sojichi était un voisin d'Anoa et de ses enfants. En plus d'être un éleveur, il était aussi l'homme le plus vieux de la Tribu. Il était donc considéré par tous comme un vrai puits de connaissances. Il était aussi un excellent conteur. Il aimait raconter des légendes à qui voulaient bien les entendre. Duhei et Altreyu l'aimaient justement pour ces histoires, surtout celles qui concernaient les Monts, au plus grand dam de leur mère.

– Mais bon, bonnes ou mauvaises récoltes, il faut continuer à nourrir tout ce petit monde...

Leur mère était exténuée, Duhei et Altreyu le voyaient bien. Mais malgré cela, ils voyaient que ses yeux bleus reflétaient toujours une lueur d'espoir et d'énergie, ces yeux bleus dont Duhei avait hérité.

– Ne t'inquiète pas maman. Tu vas devoir attendre encore un peu ici, mais ça sera mieux après. Tu verras ! S'exclama ce dernier.

– Merci Duhei.

Est-ce que ça allait être réellement mieux après, là-bas ? Et est-ce qu'ils étaient sûrs de pouvoir y arriver sains et saufs ? Et si Duhei et Altreyu... Non, Anoa mit fin à son monologue intérieur, ce monologue qu'elle se ressassait depuis que le Chef de la Tribu avait annoncé qu'ils allaient tenter le tout pour le tout pour la sauvegarde de leur Tribu, et de leur espèce. Le risque était grand, bien sûr, mais c'était ça ou voir ses enfants crever à petit feu dans l'Enclave.

– Duhei, Altreyu, la nuit est tombée. Vous devriez aller vous coucher.

– D'accord maman, on va t'aider à ranger un peu quand même. répondit Altreyu.

Ils débarrassèrent la table, puis vérifièrent leurs affaires pour voir s'ils n'avaient rien oublié pour demain. Une fois cela terminé, ils partirent se coucher. Mais alors qu'ils s'apprêtaient à tirer derrière eux le tissu qui séparait les lits du reste de la hutte, Duhei s'arrêta.

– Maman ?

– Oui ?

– Ta soupe va nous manquer, tu sais.

– Vous pouvez la refaire, je vous l'ai déjà apprise non ?

– Euh oui maman, mais tu sais que nous et la cuisine bah...

– J'en referai pour vous quand nous nous reverrons. répondit-elle en riant doucement.

– T'as raison, bonne nuit maman.

– Bonne nuit.

Après s'être assurée que ses enfants étaient bien couchés en soulevant discrètement le tissu, Anoa sortit de la hutte pour aller chercher des légumes qu'ils pourraient ramener avec eux. Sur le chemin, elle tritura nerveusement l'écharpe en fourrure qui lui couvrait le cou. Mais à mi-chemin, elle s'écroula sur le sol et pleura en silence.

Pourquoi ? Pourquoi l'histoire devait-elle se répéter ? Pourquoi ses enfants allaient suivre le même chemin que leur père ? Elle s'était remise de sa mort avec l'aide des autres membres de la Tribu et en s'occupant de ses enfants. Mais si le pire devait arriver, parviendrait-elle à se remettre de la mort de ses enfants qu'elle a élevé et vu grandir avec tendresse ? Elle savait que c'était nécessaire, elle savait que ça serait mieux pour eux là-bas... mais elle savait aussi le danger que représentait ce qu'ils allaient entreprendre. Anoa ne pouvait rien faire, si ce n'est regarder la lune déjà haute dans le ciel et espérer de tout cœur qu'elle pourrait revoir ses enfants en vie.


C'était le grand jour. Le jour que la Tribu des Telifan attendait tant était enfin arrivé. Tous les Telifan, hommes comme femmes, jeunes comme vieux, étaient actuellement rassemblés au Grand Feu sur un grand terrain plat, avec en son centre un énorme brasier allumé pour l'occasion.

Il y avait du brouhaha à cause du monde, on s'entendait difficilement. Mais Duhei et Altreyu s'en fichaient. Eux ce qu'ils voulaient, c'était voir de voir arriver l'homme qu'ils attendaient tous. C'était lui qui allait tous les mener là où ils voulaient se rendre depuis si longtemps. Ils attendirent encore quelques instants, puis les hommes qui discutèrent commencèrent à chuchoter pour ensuite se taire totalement. L'homme était arrivé.

Tout en lui respirait la force et le respect. Son corps était aussi robuste et massif qu'un roc. Il portait une cape qui semblait assez vieille et était assez large pour recouvrir tout son dos. Enfin, la grande arme qu'il portait sur son épaule ressemblant à une massue géante renforçait cette sensation de puissance qu'il dégageait. Ce qui frappait en premier chez lui, c'étaient les nombreuses cicatrices qu'il avait sur le corps. Il n'était pas le seul dans la Tribu à en avoir, mais il était l'un des rares à en avoir autant. Et surtout, il était le seul homme parmi tous les Telifan à être borgne. Son œil droit semblait être crevé depuis longtemps.

Il était venu accompagné. Derrière lui, il y avait un homme plutôt âgé mais qui ne semblait pas du tout être affaibli par le temps vu sa posture, une femme avec de longs cheveux blonds platine et un regard bleu perçant. L'homme et la femme suivaient le Chef de près. Derrière eux encore, il y avait deux jeunes hommes qui ressemblaient au Chef et à la femme, c'étaient leurs enfants. Tout ce cortège suivait les pas du Chef, qui se dirigeait devant la foule.

Une fois arrivé, il balaya du regard toutes les personnes présentes en silence, puis il prit la parole.

– Depuis quelques temps dans l'Enclave, le climat devient rude, nos récoltes se portent mal, les animaux se font de plus en plus rares, et nous comptons de plus en plus de malades dans nos rangs...

Il marqua une pause, puis il continua.

– Depuis quelques temps, tous ici, nous essayons de trouver des moyens de pallier à ces

problèmes et de survivre au jour le jour, avec plus ou moins de succès.

Il reprit un instant d'arrêt, puis poursuivit.

– L'alternative est donc claire. Ou nous restons là, et nous attendons que l'Enclave nous tue

tous à petit feu...

Il s'arrêta de nouveau. Mais cette fois-ci, il pointa sa sorte de massue vers l'est, là où se trouvaient les Monts Palkalluesham.

- ...ou nous risquons tous notre vie en traversant les Monts Palkalluesham pour atteindre l'Au-Delà !

Sa déclaration fut suivie par une ovation générale. Toutes les personnes qui étaient sur place y prirent part. Barteom n’était pas uniquement le dirigeant de la Tribu parce qu’il était le fils du dernier Chef, il l’était surtout parce qu’il faisait preuve d'un incroyable charisme et d'une grande éloquence. Les récits qu’on faisait autour de sa personne ne faisaient que renforcer cette aura si particulière qui l’entourait. Barteom avait déjà conquis son auditoire, mais il ne s’arrêta pas là.

Tous ici, vous savez que les Monts n’est pas un endroit où l’on en ressort indemnes. Vous savez tous que cette expédition est loin d’être la première, et que plusieurs Telifan avant nous ont tenté la traversée des Monts, sans succès. Mais vous savez également tous que la Tribu compte de nombreux hommes forts et talentueux, il n'y en a même jusqu'à maintenant jamais eu autant. Donc qu'est-ce qui nous retient ici ? Allons conquérir les Monts Palkalluesham ! Allons atteindre l'Au-Delà, là où nous attend une vie meilleure !

Il laissa les Telifan exprimer leur rage de vaincre. Ils levèrent leurs bras en l'air, ils étaient

prêts à aller partir en expédition, quitte à y laisser la vie.

– Nous partirons dans quelques instants, le temps que ceux qui partent disent au revoir à ceux qui restent. Mais gardez-cela en tête, nous reviendrons ici pour chercher ceux restés sur place quoiqu'il arrive, déclara Barteom.


Une fois le discours de Barteom terminé, chacun alla voir ses proches qui resteraient dans l'Enclave. Évidemment, tout le monde ne pouvait pas partir. Les raisons étaient diverses ; certains étaient trop jeunes ou trop vieux, d'autres avaient des responsabilités qui les retenaient dans l'Enclave.

C'était le cas d'Anoa. Elle ne pouvait pas laisser les plantations près de chez elle sans personne pour s'en occuper, et les Telifan qui restaient allaient avoir besoin de personnes qui pouvaient s'occuper de plusieurs tâches que les autres ne pouvaient pas réaliser. Donc même si Anoa ne partait pas, elle n'allait pas lambiner, bien au contraire.

Duhei et Altreyu, eux, participaient à l'expédition. Cette expédition, ils en rêvaient depuis toujours. Ils connaissaient déjà très bien l'Enclave, et voulaient voyager pour voir de nouvelles choses. Comme tous ceux qui partaient, ils partaient pour les Monts Palkalluesham afin d'atteindre l'Au-Delà.

L'Au-Delà, c'est cet endroit qui se situerait au-delà des Monts dont tout le monde parlait mais que personne n'avait vu de ses propres yeux. Plusieurs légendes entouraient l'Au-Delà, et c'est à cause de toutes ces légendes que Duhei et Altreyu voulaient tant y aller en plus de vouloir explorer ce qu'il y aurait.

Mais comme toutes les légendes, rien n'assurait que l'Au-Delà existait vraiment. Certains pensaient même que les Monts n'auraient pas de fin, ce qui expliquerait que chaque expédition envoyée jusqu'à maintenant pour découvrir l'Au-Delà s'était soldée par un échec.

Duhei et Altreyu n'ignoraient pas ça, mais il leur était impensable pour eux que les Monts ne se terminent pas à un moment donné, il y avait forcément une fin à cette chaîne de montagnes !

En plus de leur motivation personnelle, les deux frères avaient rejoint l'expédition pour une raison qui importait à tous : survivre. Toutes les expéditions ayant pour objectif l'Au-Delà étaient motivées par le désir de trouver des terres plus hospitalières pour eux et pour les générations futures. Mais la récente dégradation des conditions de vie à l'Enclave a transformé cette envie d'accéder à l'Au-Delà vitale en nécessité vitale. Si la Tribu ne réussissait pas l'expédition, leur destin serait scellé ; les Telifan mourraient tous lentement, et sûrement. D'où le souhait de Barteom et de la Tribu de faire de cette expédition l'ultime expédition. Il passait de famille en famille pour parler un peu avec eux.

Au bout d'un moment, il s'approcha d'Anoa, de Duhei, et d'Altreyu. Duhei et Altreyu se sentirent presque écrasés rien qu'en le voyant en face d'eux, mais Anoa semblait nettement moins impressionnée

– Anoa.

– Barteom.

– Je voulais te remercier déjà pour toute la nourriture que tu apportes à la Tribu. Ça ne doit pas être facile de travailler la terre seule, surtout ces temps-ci.

– C'est normal, il faut bien que je me rende utile. Et puis mes deux enfants m'aident quand ils ne vont pas s'entraîner sur la Pointe. Dit-elle modestement

– Ah oui, tes enfants...

Il se tourna vers eux, ils essayèrent de ne pas baisser les yeux et de garder la tête haute devant le colosse qu'était le Chef.

– C'est vrai que tu ne les as pas vus depuis longtemps.

– Non, je passe beaucoup trop de temps dans les Monts pour faire du repérage, et que je n'en consacre malheureusement pas assez pour chaque Telifan.

– Nous habitons loin aussi. Duhei à gauche est l'aîné, et Altreyu à droite est le cadet. C'est eux qui partent pour l'expédition, moi je reste là pour m'occuper des champs. Depuis tous petits, ils veulent trouver l'Au-Delà. Ils sont encore jeunes, mais ils sont déterminés et ils apprennent vite. Je pense vraiment qu'ils pourront se révéler utiles dans les Monts.

Il les évalua du regard. Ça demanda un effort intense à Duhei et Altreyu de rester droit et de ne pas s'écrouler devant lui.

– Duhei...

– Oui !

– Tu as l'air d'avoir du potentiel, tu devrais pouvoir te débrouiller là haut. On dirait que tu tiens beaucoup de ton père. C'était un homme qui était vite devenu indispensable dans les missions d'investigation dans les Monts.

Le visage d'Anoa se rembrunit, mais celui de Duhei était joyeux.

– Merci Chef !

– Quant à toi Altreyu...

Il ne dit rien, attendant le verdict du Chef.

– Même si tu n'as pas l'air aussi bien constitué que ton frère, tu dois avoir de la volonté et de la ténacité à revendre pour vouloir tenter l'expédition. Ça va être difficile, tu le sais déjà, mais tu devras endurer plus que les autres. Es-tu tout de même prêt à relever le défi Altreyu ?

– Bien sûr !

– Bien, et une dernière chose...

– Oui ?

Il prit un air étonnamment dur, puis sembla se raviser.

– Oublie. Altreyu, Duhei, je vous souhaite bonne chance à tous les deux.

Sur ces paroles, Barteom fit volte-face et partit à la rencontre de la prochaine famille la plus proche, laissant Anoa, Duhei, et Altreyu, perplexes. Surtout Altreyu.

– Que voulait-il dire à votre avis ? demanda Duhei.

– Va savoir... Il voulait sûrement te dire de te coiffer le matin, fit Anoa avec humour.

– Merci maman... répondit Altreyu en faisant la moue.

Ils n'avaient de toute façon plus le temps de se demander ce que pouvait être le conseil de Barteom, il avait terminé de voir tout le monde peu après leur avoir parlé. L'un des Telifan avec une grande voix donna le signal pour le départ.

Anoa se tourna vers ses enfants. A cet instant, elle sentit en elle l'envie de les retenir avec elle pour qu'ils ne partent pas à l'expédition, mais elle savait que c'était vain. Elle voulut pleurer aussi, mais elle se refusa de le faire devant eux. Elle se contenta de les étreindre tendrement une dernière fois en leur rappelant qu'elle serait là à leur retour pour les accueillir. En retour, ils lui promirent qu'ils allaient faire le plus vite possible pour trouver l'Au-Delà.

L'expédition allait enfin pouvoir commencer.

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