Sept heures
Sir Blusky
Sept heures
– C'est bon, il est l'heure !
– Micro ! Un micro, vite !
Une assistante toute pomponnée accourut pour en ramener un. Le chroniqueur lui fit son plus beau sourire, puis il se concentra sur le micro. Il tapota dessus, fit quelques tests audio, et envoya le signal pour commencer la retransmission.
– Ladies, Gentlemen, comment allez-vous ? Ici Herst . Je vous parle depuis l'Atelier du Paradis, lieu de prédilection de l'un, si ce n'est le plus célébrissime de nos concitoyens : Jef Blusky.
Il fit un autre signal avec la main. Cette fois-ci, ce fut pour la musique. Il s'agissait d'une musique d'orchestre au ton enjoué composée par l'une des nombreuses connaissances de Herst., qui espérait gagner en notoriété grâce à son émission radio.
– Hier, Sir Blusky a annoncé le projet de construction de son nouvel aéronef géant : le Cachalot Volant. Bien que son ancien projet lui ait presque coûté la vie, Blusky a certifié plancher sur un projet bien plus ambitieux.
Herst placa un temps le micro au-dessus de sa tête pour faire entendre à son audimat une chose étonnante : le bruit qui sortait de l'Atelier. Machines, rouages, outils, vapeur, hommes, et même animaux ; on devinait à l'activité qui s'y faisait entendre que le projet du Cachalot Volant était déjà en préparation.
– Le triumvirat royal a longtemps hésité avant de refaire confiance à Blusky. Mais il semblerait qu'il ait cédé face aux promesses techniques qu'apporterait le plus immense aéronef au monde... Mais voilà que s'approche l'un des ingénieurs clés du projet secret du professeur Blusky : Mister Bosnell. Allons, venez monsieur ! Approchez-vous ! Pouvez-vous nous dire quelque chose sur ce qui se trame dans l'Atelier du Paradis ?
– Motus et bouche cousue ! Lui répondit-il en riant, et en continuant à marcher d'un air pressé.
– Bien... Peut-être aurons-nous plus de chances avec l'une des meilleures mécaniciennes du pays qui s'est déplacée exprès pour le projet, Madam Eclingole.
– Je ne peux vous dire qu'une chose. Dit-elle tout en finissant son petit-déjeuner. Le projet du Cachalot Volant est aussi original que son créateur !
– Merci, et bonne journée à vous ! Et sur le cas de Jef Blusky, justement... Je ne sais pas par où commencer tellement il y a de choses à dire. Interrogeons plutôt nos concitoyens.
Herst et son équipe se postèrent sur la rue en face de l'Atelier. Le chroniqueur avait le contact facile avec les gens, même les inconnus, et trouva vite des gens qui étaient prêts à lui donner un peu de leur temps.
– Si conflit armé il doit y avoir avec l'empire de Neo-Zaaron, Sir Blusky y jouera sans l'ombre d'un doute un rôle majeur. Commenta un homme avec une moustache proéminente.
– Sir Blusky n'est rien de plus qu'un bohémien qui a la tête dans les nuages ! Cria le passant suivant.
– Il est si éloquent, lorsqu'il prend la parole ! affirma la première passante que Herst croisa.
– Il est fou ! Répondit celui qui lui succéda.
– Il est magnifique... s'émeut une jeune femme.
– Il me fait peur... avoua une petite fille sur le chemin de l'école.
– Quand je serai grand, je veux être comme Sir Blusky ! Enchaîna son frère.
– Je lui ai écrit une lettre pour le convier à danser avec moi au bal de fin d'année du palais royal, mais il ne m'a jamais répondu... Il doit être si occupé ! Soupira une jeune femme richement vêtue.
– Je suis le banquier de Sir Blusky, et ça fait plus de six mois que je toque à sa porte pour qu'il me rembourse ! Sortez de votre tanière, Blusky ! Je sais que vous m'entendez !
Le banquier voulut prendre le micro des mains de Herst pour continuer à s'adresser personnellement à son client. Mais ses assistants arrivèrent à l'écarter, et Herst arriva à reprendre adroitement son émission.
– Et bien, et bien que d'émotions ! Déclara t-il d'un air amusé. Ladies, Gentlemen, je ne sais pas ce que vous, vous pensez de Sir Blusky. Il est un génie pour les uns, un fourbe pour les autres, un séducteur pour quelques femmes, un démagogue pour une poignée d'hommes. Mais une chose est sûre. Si le Cachalot Volant arrive à prendre son envol, le destin de notre beau pays, voire du monde, sera infléchi par Sir Jef Blusky, et il ne laissera alors plus personne indifférent...
Dans le plus grand bureau de l'Atelier du Paradis, un homme écoutait avec un sourire amusé Les causeries du matin de Herst. Il était impossible de savoir à quoi il ressemblait ; son bureau était rempli de fumée. Mais cela ne sembla pas le déranger outre mesure à en juger par les volutes de fumée qu'il continuait à cracher avec sa pipe. Le seul détail qui était visible sur son apparence, et qui était un détail plus qu'étonnant, était ses deux jambes mécaniques, qui laissèrent échapper de la vapeur à petite quantité.
– Bien joué Herst... murmura pour lui-même Jef Blusky.