Trois heures
Perte dans la pénombre
Trois heures
Quelle heure pouvait-il bien être ?
Non. Se demander ça était totalement absurde, le moine s'en souvint. Dans le Souterrium, se repérer dans le temps était absurde, et dans l'espace, impossible.
Le Souterrium était le nom donné à l'immense complexe souterrain qui parcourait ci et là une partie de Sethemba. Des artefacts datant de l’Ère Glaciaire ou de la Grande Éclipse y avaient été retrouvés, et montraient que les humains s'y étaient réfugiés durant les périodes difficiles.
Mais la vie dans le Souterrium était tout sauf confortable. Pour ceux qui restaient relativement près de la surface, ils étaient protégés de la plupart des dangers. Mais s'enfoncer dans le Souterrium, c'était s'exposer à l'étrange, au surnaturel, au danger. Il était dit qu'à partir d'un certain stade d'avancée, le Souterrium n'était plus le Souterrium, mais l'enfer tel qu'il était décrit dans certaines croyances et religions.
Et le souci, c'était justement que le moine n'avait aucune idée de l'état de son avancée. Il n'avait aucun repères. Heureusement, il disposait d'un sceptre serti d'une pierre Hika.
Les pierres Hika étaient très utiles, pour ne pas dire vitales dans le Souterrium. Il s'agissait de pierres mystérieuses émettant de la lumière, et qui s'éclairaient d'une lumière différente pour chaque personne qui la touchait. En l’occurrence, la pierre Hika du moine était d'un blanc éclatant... Mais il était tout de même possible de discerner un petit point noir sur la surface de la pierre.
Ce qui guidait le moine dans ce dédale infernal, outre la pierre Hika, c'était une chose aussi simple et puissante que la foi.
Il ne s'agissait pas réellement d'une foi religieuse, qui guidait sa vie, mais davantage une foi personnelle, intime. Une conviction profonde que quelque chose l'attendait, l'appelait, quelque part dans les profondeurs de ce labyrinthe.
Cette foi était puissante au point de l'avoir fait quitter le monastère du jour au lendemain, sans prévenir personne, pour venir ici, dans le Souterrium. Dire qu'il donnait sa vie à cette conviction tombée du ciel correspondait donc tout à fait à la réalité.
S'ajoutait à cela les maux de tête qu'ils avaient eu en même temps que sa révélation, le moine continuait malgré tout à mettre sa vie en danger. Ces maux de tête s'aggravaient de jour en jour, et il manquait parfois de perdre le sens de la réalité.
Mais il résistait. Pour avoir étudié la vie des saints et saintes durant de longues années à travers les cours de théologie, il savait déjà que la révélation du divin passait par le martyr et l'abandon total de sa personne au divin. Cette expérience divine était réservée aux plus dévoués des croyants. C'était pourquoi il devait faire preuve de résilience, et continuer à avancer malgré les obstacles placés sur la route.
Et ainsi, ses pas le menèrent à ce qu'il sentit comme un endroit proche de sa destination. La lumière blanche de la pierre Hika révéla un immense gouffre juste devant lui qui semblait être sans fond. A la vue de ce gouffre, il était à la fois terrifié et curieux.
Tout à coup, un bruit sourd se fit entendre. Sans que le moine n'eût le temps de réagir, un morceau de la crevasse située derrière lui vola en éclats, et un courant d'eau jaillit du trou formé, le plongeant dans le trou sans fin.
Le moine sentant son heure arrivée, il ferma les yeux paisiblement... Jusqu'à ce qu'il sentit que son corps arrêta de tomber dans le vide.
Il ouvrit ses yeux, et ne crût pas ce qu'il vit. Son sceptre avec la pierre Hika était à ses côtés, mais le sceptre comme son propre corps étaient immobiles dans le vide. Ils lévitaient.
- …
Le moine manqua un battement de cœur. L'espace d'un instant, il lui sembla que quelqu'un, ou quelque chose, était là, avec lui, à ses côtés.
– Qui... Qui est là ? Fit-il dans les airs, ayant définitivement perdu le sang froid légendaire qui faisait la renommée de son monastère.
– Ton Dieu..
Le moine fut parcouru d'un frisson. Oui. C'était lui. Non. C'était Lui qui l'avait appelé. C'était Lui qui l'avait invité à braver le Souterrium. C'était Lui qui venait tout juste de lui sauver la vie. Et maintenant, il entendait distinctement Sa voix dans sa tête.
– Que puis-je faire pour Vous ? Dit-il mécaniquement en levant les bras.
– Rien de plus. Tu as déjà accompli ta mission.
Le moine ne comprit pas ce qu'Il voulait dire. Et il n'en eût jamais l'occasion. Une tentacule immense s'empara de son corps, et l'emporta dans les ténèbres des fins fonds du Souterrium, là où aucun être vivant normal ne pouvait survivre.
Plus rien ne subsistait du moine. Ne restait de lui plus que le sceptre sertie de la pierre Hika, qui était tombé sur une crevasse. Chose inconcevable, la pierre Hika qui était blanche vit le petit point noir s’agrandir à sa surface, jusqu'à enlever toute once de blanc.
La pierre Hika transformée en noire lévita un instant, et se brisa d'elle-même, emportant avec elle le peu de lumière qu'il y avait encore dans le Souterrium.
Et puis, un cri résonna. Un cri semblant venir d'un milliard de voix à la fois se fit entendre à travers tout Sethemba. Un cri qui n'avait, à l'évidence, rien d'humain, et qui provoqua angoisse et folie sur toute la planète.
Ce cri resta dans les mémoires durant des années. Les décennies passant, il devint une partie des histoires du monde. Et les siècles se succédant, ce cri devint légende.
Mais ce cri dont les humains de Sethemba ne pouvaient alors en déchiffrer l'origine ne voulait pourtant dire une chose très simple. Une chose qui, si elle était correctement interprétée par l'un des humains qui l'avait entendu, aurait de suite rendu palpable l'idée de la destruction du monde entier. Oui.
L'Univers ne se débarrassera jamais d'un Grand Ancien.