Midi
Éclipse et miracle
Midi
– Midi ! Que fais-tu encore là ? Dépêche toi !
La fille d'à peine sept ans reçut un coup de fouet en guise de punition, et se hâta de rejoindre l'autre côté du camp de travail pour y déposer la pierre taillée qu'elle avait entre les mains. Une pierre qu'elle avait tout le mal du monde à porter.
Par terre, une flaque d'eau lui permit de jeter un coup d’œil au ciel noir, et de voir que l’Éclipse était bel et bien à son zénith.
Quand elle dormait la nuit, il lui arrivait de rêver à ce que les plus grands appelaient « le jour ». Un ciel bleu, des nuages blancs, et un soleil qui tenait chaud. Elle venait à peine de naître lorsque que l’Éclipse était survenue, mais elle avait encore quelques bribes de souvenirs qui lui paraissaient aujourd'hui irréels.
Le poids de la pierre qu'elle portait malgré ses bras maigrelets était, lui, bien réel. L’Éclipse, le champs de travail, là voilà, sa réalité à elle.
Malgré ce tableau noir, il y avait aussi quelques plaisirs. Quand la corne de brume retentit pour annoncer la courte pause du midi, la fille se sentit libérée d'un poids, poids dont elle se libéra elle-même.
– Hé ! Qu'est-ce que tu fais ! Est-ce que je t'ai dit que tu pouvais t'arrêter.
– Mais le-le signal a...
Le fouet passa tout près d'elle.
– Termine d'abord ton travail. Une pause, ça se mérite. Dit son oppresseur, l'air sadique.
Alors qu'elle avait fait tomber la pierre, elle se baissa pour la ramasser, tira sur ses jambes déjà bien fatiguées, et repartit vers l'édifice en construction, celui destiné à un certain « Duc Argenté », si elle avait bien compris ce que disaient les grandes personnes.
La pierre posée, son geôlier semblait déjà être parti pour prendre sa propre part de la pause du midi. Elle se rendit donc d'elle-même vers le lieu réservé pour les gens comme elles, c'est-à-dire les esclaves.
Comme elle était arrivée en retard, la queue pour recevoir de la nourriture était déjà longue. Et ce n'était aucunement la peine de compter sur la bonté des autres esclaves. La solidarité était un luxe auquel il fallait savoir renoncer.
Comme tous les autres, elle attendit. Elle chercha du regard ses amis, mais ne vit personne. Ils devaient être devant la file. Son ventre gargouilla, mais se rétracta en pensant à ce qui l'attendait.
En guise de repas, les esclaves avaient une sorte de bouillie sans nom. Il ne valait mieux pas chercher à savoir de quoi était fait ce plat, et tout manger sans faire un bruit si on espérait vouloir survivre à l'après-midi et au soir.
Pour passer le temps, ses yeux se baladèrent dans le paysage, c'est-à-dire, principalement le camps de travail. Au-delà, il n'y avait plus que des terres noires désolées, avec plus ou peu de vie restante.
Mais le camps n'était pas meilleur, loin de là même. Les baraques faîtes à la va-vite, les pierres taillées disposées ci et là, les gardiens armés pour punir le moindre écart... Tout sur place était destiné à une chose : exploiter la force des esclaves sur place pour la construction du château. Tous les visages aux alentours étaient marqués par le la peur, le désespoir, la morosité, voire les trois à la fois.
Finalement, son tour arriva. On lui mit entre les mains un petit bol, et une louche de bouillie qui fit un bruit peu amène en se déchargeant entre les mains de la pauvre fille. Les portions étant proportionnelles à la taille de ceux qui les recevaient la pauvre n'avait pas eu grand chose.
Mais ça lui allait. Elle chercha un endroit pour manger tranquillement, le trouva, et s’assoit. Mais aussitôt fut-elle installée qu'un bruit se fit entendre par tous. La corne de brume, encore. Mais cette fois-ci, elle annonçait la fin de la pause.
Mais aussitôt fut-elle assise qu'un son traversa tout le camps de travail. Le signal. Il était temps de reprendre le travail, déjà.
Comme ce fut la première fois que cela lui arriva, elle pensa pouvoir terminer son maigre repas avant de se remettre au travail.
– Hé ! Qu'est-ce que tu fous là encore ! Remets-toi au travail, vite !
La lanière du fouet coupa l'air pour frapper ses poignets, ce qui fit tomber son bol par terre, et la nourriture avec. Elle regarda les restes de son repas, trop choquée pour parler, et à deux doigts de sangloter face à cette injustice.
– Pas la peine de me regarder comme ça ! Active-toi si tu ne veux pas recevoir un deuxième coup !
Elle n'avait pas le choix, elle devait abandonner l'idée de manger. Cette idée fut bien vite remplacée par la douleur vive qui s'empara du poignet touché et rougie.
Ni une, ni deux, elle se mit en route vers le stock de pierres polies. Le ventre vide, elle réussit à acheminer une première pierre, puis une deuxième, puis une troisième.
Mais au bout de la quatrième, elle sentit ses jambes trembler. Elle eût du mal à poser un pied après l'autre. Et arrivée à mi-chemin, son corps entier trembla. Avec la fatigue et le ventre vide, le terrain accidenté fit qu'elle perdit l'équilibre, et tomba par terre.
– Hé, ce n'est pas le moment de dormir !
La petite fille ne trouva pas l'énergie pour répondre. Elle préféra concentrer le peu de forces qui lui rester pour se redresser sur ses jambes, mais elle n'y arriva pas, et chuta de nouveau.
– Tu as du mal à te réveiller ? Je vais t'aider...
Alors qu'elle était encore au sol, elle sentit tout le long du fouet lui lacérer le dos. Sa bouche s'ouvrit, mais ne laissa aucun cri de douleur s'échapper..
Ne voyant aucune réaction, le geôlier lui infligea un second coup de fouet qui la tordit de douleur. Le troisième lui fit cracher du sang. Ceux qui suivirent lui firent de plus en plus mal, et elle sentit lentement et sûrement sa vue s'assombrir.
Elle fut très vite engloutie dans le noir complet. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien, ne sentait plus rien. Était-ce ça, la mort ?
Ah ! Elle sentit quelque chose ressemblant à un tressaillement. Le tressaillement se transforma vite en vibration. Elle sentait qu'on la secouait.
– Hé ! Tu vas bien ?
Ses yeux s'ouvrirent. Une forme vague apparut, et ce drôle de rond qu'elle voyait se révélait être un visage.
– Elle a l'air consciente, ouf.
– Mais quand même elle a l'air en piteux état.
– Ça doit être à cause de cette ordure, et de toutes celles qui détiennent toutes ces personnes contre leur volonté !
Ces voix étaient très fortes, si fortes que la petite fille sortit bien vite de son état semi-inconscient. Devant elle, elle vit deux personnes. Deux femmes, qu'elle n'avait jamais vu auparavant.
Elle voulut murmurer quelque chose, mais son ventre parla à sa place.
– Mince, elle a faim ! On a quelque chose à lui donner ?
– Je dois avoir une pomme au fond de mon sac...
Pomme ? Qu'est-ce que c'était ? L'enfant n'en avait jamais entendu parlé.
– Tiens mange. Dit l'une de ses sauveuses en lui tendant une petite boule rouge avec une tige qui semblait appétissante.
– Hé vous ! Qui êtes-vous ?
– On s'est fait repérées ! Pars, petite !
L'une des deux femmes la poussa gentiment dans la direction opposée. Mais alors qu'elle fit quelques pas vers l'extérieur, une petite voix en elle lui dit de rester pour voir. Elle hésita un peu au début, puis se retourna.
Devant elle, il y avait les deux femmes, et une douzaine de geôliers. Et ce fut un carnage, pour ces derniers. Du sang jaillit de part et d'autres, des os furent brisés, et des vies tués. Mais l'enfant avait vu d'autres choses encore pire par le passé.
Et elle ne savait pas qui étaient ces deux femmes, mais elle ressentit quelque chose qu'elle n'avait jamais éprouvée auparavant, pour elle qui avait grandi dans un monde noir et gris : de la fascination.
Un geôlier voulut s'enfuir, mais fut rattrapé par l'une des deux femmes.
– Toi... On va te laisser en vie, mais fais passer un message de notre part.
La seconde s'avança, s'approcha de son oreille, et murmura de façon audible.
– Dis à ton Duc Argenté qu'on est là pour sa tête.
Et elles tinrent parole, et le laissèrent s'échapper.
– Bon, on s'occupe des détenus maintenant ?
– Oui. On est là pour libérer notre territoire avant tout.
Et en commençant à partir, leurs regards croisèrent celui de la petite fille. Elle n'avait pas bougé, et elle tenait toujours sa pomme dans sa main, comme si elle ne savait pas quoi en faire.
Les deux sœurs échangèrent un regard, et sans un mot, se dirigèrent vers elle.
La Grande Eclipse était apparue du jour au lendemain, et avait précipité chaos et décrépitude dans toutes les contrées et royaumes des environs. Les deux sœurs ne comptaient plus le nombre d'histoires horribles qu'elles avaient entendues, et de tragédies qu'elles avaient vues. Mais elles avaient une pensée pour tous ces enfants, qui étaient les premières victimes. La vie n'était pas plus paisible avant la Grande Eclipse, mais elle n'était clairement pas meilleure depuis.
– A partir de maintenant, tu connaîtras des jours meilleurs petite. On te le promet.
Et c'est ainsi que la première que la petite fille, qui ignorait encore bien des choses de ce monde et de la vie, découvrit un autre sentiment qu'elle avait jusqu'à maintenant toujours ignoré. Un sentiment tellement rare qu'elle n'avait pas les mots pour le désigner.
Elle ne le savait pas, mais sa tête qui se releva, la saveur de cette « pomme » quand elle la croqua une première fois, et son cœur qui s'emballa étaient les signes d'un sentiment puissant, un sentiment d'espoir.