Souvenir 5
Un abordage particulier
11ème jour du Printemps, J-129 avant le retour à Clutée
Pour restituer le contexte, j'étais encore en phase de découverte du quartier de Tamoío et environs. J'essayais donc de me rendre dans les principales rues proches de la colocation pour cartographier mentalement les lieux, et aussi – si j'en avais le courage – pour réaliser mon cinquième abordage.
Et il eût lieu, mais ce fut un abordage... à part.
J'étais alors en train de marcher sur le trottoir quand je vis le feu au loin passer au rouge pour les piétons. Un homme s'arrêta in extremis juste en face. Sans voir son visage, je devinai l'agacement par le piétinement de pied contre le sol. Son sac avait l'air lourd, il ne devait avoir qu'une envie : le poser pour se reposer. Mais le langage corporel n'était d'aucune importance à côté du reste. Quelque chose d'autre avait attiré mon attention.
Intrigué, je me glissais à ses côtés. L'homme était plus grand que moi, et plus charmant. Il correspondait parfaitement au type qu'on pouvait remarquer dans les affiches de block-busters d'action, ou dans ces séries destinées aux jeunes filles remplis de beaux mâles prêts à tout pour séduire l’héroïne. Ses yeux verts perçants et ses traits affinés n'avaient rien à avoir avec ceux des autres Jaratibiens. Il avait la peau soignée aux produits cosmétiques, et une certaine aura malgré sa barbe de trois jours et les marques de l'âge que je pouvais déceler à certains endroits.
L'inconnu ne pouvait pas être un local. Outres son physique, c'était également ce petit détail collé à son grand sac de randonnée qui me le disait. Un emblème simple, terni avec le temps, presque devenu invisible, mais tout de même reconnaissable aux quatre coins du globe.
Une certaine forme de timidité m'engluait toujours. J'étais à l'arrêt, et ce n'était pas à cause de ce feu rouge interminable. Mais je savais qu'il passerait au vert, et que le passant reprendrait sans route sans m'attendre. Il fallait que j'avance sans attendre le signal.
– Excusez-moi.
L'homme se tourna vers moi. Lancé, il n'y avait plus qu'à aller au bout :
– Vous êtes de la Guilde d'Altreyu ?
Un clignement de yeux trahit sa surprise. Un rehaussement des joues suivi d'un subtil froncement des sourcils laissait paraître sa suspicion. Néanmoins, son corps se tourna vers moi. J'avais son attention.
– On s'est déjà rencontrés ?
– Non, mais vous avez l'emblème de la Guilde sur votre sac !
Il réfléchit un instant, puis soupira. Vu l'état du sigle, il avait dû oublié sa présence.
– Ah oui, mon sac d'expédition... maugréa t-il. Je l'ai gardé après avoir quitté mes fonctions. Aujourd'hui, je suis à mon propre compte.
– Vous êtes parti de la Guilde ? demandai-je, incrédule.
– Ouais.
Réponse courte, lèvres pincés. Il ne souhaitait pas développer. J'aurais pu me retenir de poser ma question, mais il fallait me comprendre. La Guilde était un endroit unique au monde où il fallait batailler pour la rejoindre en étant étranger.
La Guilde d'Altreyu. C'était difficile de la présenter. Il s'agissait d'un Etat-Organisation dans l'Hémisphère Nord, coupé partiellement du reste du monde par les Monts Palkalluesham. La Guilde fut à l'origine un groupe d'explorateurs fondé des siècles en arrière, sa mue en corps étatique est beaucoup plus récente.
Hier comme aujourd'hui, les membres de la Guilde d'Altreyu ont pour mission d'explorer les moindres recoins du monde ''Pour l'Au-Delà''. Ils organisaient tout un tas de missions aussi extraordinaires les unes que les autres, et aux retombées retentissantes. Petite en superficie, la Guilde était sûrement le micro-Etat le plus influent au monde. Ce statut découlait partiellement de la présence en nombre de personnes importantes en son sein, et notamment d'individus dotés de pouvoirs.
La maîtresse de la Guilde en était l'exemple parfait : Emelia Yshini était à la tête de la Guilde depuis des décennies. Elle devait avoir plus d'un siècle d'âge, voire deux, et arborait toujours les traits d'une jeune trentenaire débordant d'énergie. Ses rares apparitions dans les champs de bataille s'accompagnaient toujours de violents ouragans qui ne laissaient que destruction sur son passage. Mais les rares témoins de ses démonstrations de puissance faisaient état de capacités encore plus dévastatrices. Bref, il ne fallait pas chercher des noises à la Guilde et à sa maîtresse.
– Mais vous devez continuer d'avoir des projets de votre côté non ? questionnai-je pour ré-orienter la discussion.
– Ouais, on se refait difficilement... Tu es candidat pour intégrer la Guilde ?
– J'aimerais beaucoup passer les tests d'entrée après les études !
L'homme sourit. Je parlais avec le cœur. Au sein de la Guilde, je disposerais d'un appui complet pour mes recherches sur les Espers. Peut-être même que certains membres étaient déjà en train de mener des recherches ! Il serait également tout à fait concevable de penser que certains explorateurs avec des pouvoirs étaient des Espers qui s'ignoraient. Après tout, il ne s'agissait pas d'un concept officiel.
– Mon contact à Jaratiba a plusieurs relations avec la Guilde. Elle a beaucoup de temps avec sa retraite. Je pourrais te la présenter et elle pourra t'aider.
Jaratiba était une grande ville, mais sa description me rappelait furieusement quelqu'un.
– Par hasard, c'est quelqu'un à la retraite ?
– Oui !
– Siele ?
– Oui ! Tu la connais ?
– C'est elle qui m'a hébergé les premiers mois à mon arrivée sur Jaratiba.
Lui était bouche-bée, et moi je restai tout fébrile face à la coïncidence inespérée.
– C'est... étonnant. Vous vous connaissez depuis longtemps ?
Je lui répondis que je venais de Clutée, mais que j'étais ici pour réaliser un stage à l'IEPA.
Son visage se fendit d'un sourire amusé.
– Ah Clutée... Je connaissais des explorateurs clutéens qui étaient toujours très fiers, voire un peu vantards sur les bords.
– C'est comme ça que sont la plupart des Clutéens, malheureusement...
– Bah, y a rien de mal. Je suis Nandolinien. Même si la Merridiane nous sépare, on est à peu près pareils.
Il avait raison. Les deux pays entretenaient une rivalité de longue date.
– En tout cas c'est courageux de ta part d'être venu me parler de la sorte, reprit-il. Tu es la première personne à qui j'ai parlé depuis mon arrivée aujourd'hui. Tu t'appelles comment ?
– Ylan ! Et vous ?
– Mataio Lunalilo. Tu peux me tutoyer, j'ai pas encore de cheveux blancs... et enchanté.
Il présenta sa main, je la lui serrai avec plaisir. Une main chaude, douce, rassurante, mais avec une certaine fermeté. Soudain, une autre question me vint à l'esprit :
– Je ne t'ai pas demandé, mais qu'est-ce que tu recherches à Açaí ?
Petite moue au niveau de la bouche, tête légèrement baissée.
– On aura le temps d'en reparler, je vais d'abord déposer cette grosse carcasse sur mon dos. Mais t'en fais pas, on se reverra Ylan. Je vais te donner mon contact
– Oui !
Sur ces paroles, on échangea nos coordonnées, puis on reprit chacun notre chemin en se saluant chaleureusement. Il y avait encore cinq minutes, on était de parfaits inconnus. J'aurais très bien pu passer à côté de lui sans rien faire.
J'étais aussi excité – voire peut-être plus – qu'après mon tout premier abordage et numéro avec Maitê. Un explorateur de la Guilde d'Altreyu ! Ici à Jaratiba ! Parler avec des inconnus pouvait receler de vrais surprises !
Ylan
Bonjour Mataio, merci encore pour cet après-midi !
Mataio
Hello Ylan, merci à toi. Je viens juste de m'installer à Nesdoado. On doit pas être si loin.
Mataio
Laisse-moi prendre mes marques quelques jours, et je te proposerai quelque chose.
Mataio
Peut-être même que je passerais te voir à l'IEPA. Grâce à Siele, je connais Guirdo de nom...
Alors Mataio voyait également qui était Guirdo... Le monde tenait vraiment dans une petite citadelle. En tout cas, approcher un membre de la Guilde d'Altreyu, même ancien, n'était pas si commun. Ça ne m'était jamais arrivé à Clutée et là... Ça m'était tombé dessus quelques jours après être arrivé à Jaratiba.
Même si je ne le savais pas encore, cette rencontre fortuite mènerait à une amitié qui me suivrait tout le long de ce voyage à Jaratiba... et même bien, bien plus tard.