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Vingt-trois heures

Juste une nuit romantique à Clutée

7 min de lecture · 1 520 mots

Vingt-trois heures

Pupilles dilatées, tête penchée sur le côté, et la main dégageant les cheveux pour mettre en avant le cou...

La partie semblait pliée.

– Madame, monsieur, nous fermons bientôt.

Souffle coupé à cause du rangement des chaises à l'extérieur, narines dilatées, voix hâtive. Le serveur qui arrivait pour annoncer la fin proche de ce rendez-vous n'était pas prévu.

– Oh déjà vingt-trois heures ! Le temps est passé super vite.

– Oui, on dit souvent que j'ai cet effet.

Petit rire et... Ah ! Le pincement de lèvres !

A partir de là, il n'y avait plus de doutes. Son langage corporel avait envoyé tous les signaux.

– On y va ?

Elle opina de la tête, et se leva. Il alla payer l'addition – bien que le fait de tout payer pour un premier rendez-vous restait un débat non résolu – et il remarqua un léger détail. Elle avait un pied pointé vers la sortie, et l'autre vers lui.

Il était dit que seulement 7 % de la communication passait par le choix de nos mots. Plus importants, l'intonation et le son de la voix étaient responsables de 38 % de la communication. Et finalement, c'était 55 % de la communication humaine qui relevait de ce qu'on appelait le langage corporel.

Dès lors, savoir s'exprimer convenablement passait nécessairement par le langage corporel. De même, pouvoir décoder les autres passait également par la maîtrise du langage corporel, c'est-à-dire tous les gestes produits par notre corps consciemment ou non.

Par exemple, Ylan interprétait le positionnement du pied gauche tourné vers l'extérieur comme une envie de sortir, mais le pied droit tourné vers lui indiquait bien qu'elle l'attendait avant de sortir.

Ainsi, ils sortirent ensemble. Lui, se décidant à lui tenir la main, et elle, se contentant d'un rire léger.

Ils se baladèrent dans les rues de Clutée. Ville plutôt jeune et dynamique mais tout de même chargée d'histoire, Clutée était également connue pour être la capitale de l'amour. Chaque coin de rue se prêtait à l'évasion à deux. Pour cette particularité, de nombreux couples choisissaient Clutée pour y passer leur voyage de noces. Par ailleurs, un film sur trois qui parlait de l'amour dans le monde était tourné à la Clutée. Dernièrement, il y avait eu cette série « Imilie à Clutée » qui avait rencontré un succès mondial, et qui avait renforcé la popularité de Clutée déjà très forte comme lieu de choix pour faire du tourisme.

Pour Ylan, c'était une vraie aubaine d'être ici. Avec l'expérience, il avait appris que parler ne servait à rien en séduction si on n'arrivait pas à faire vivre un instant magique à la personne que l'on a pour cible. Et Clutée était le théâtre parfait pour celui qui connaissait la ville comme sa poche.

La fille qui était avec lui était une touriste. Il imaginait donc bien qu'elle avait déjà visité la plupart des lieux incontournables. Il lui fit donc traverser quelques lieux plus discrets, mais dotés d'une essence particulière.

Ylan remarqua que la Ruelle Fleurie lui fit beaucoup d'effet. Ancienne une ruelle malfamée transformée en jardin, le lieu abritait maintenant plus d'une cinquantaine de fleurs différentes venant du monde entier.

Mais voilà. Toutes les belles choses ont une fin, et Ylan avait terminé de la raccompagner jusqu'à son hôtel. Alors qu'elle se posta en face de l'hôtel, elle se retourna vers lui avec un sourire malicieux.

– J'ai ramené du thé de Temek... tu veux venir l'essayer ?

Malgré lui, Ylan cligna des yeux. Il avait entendu dire que quelques plantes poussaient à Temek, ces terres noires et désolées à l'extrême Orient de l'Hémisphère Sud. Mais jamais il n'aurait imaginé que du thé y poussait. Sa curiosité était piquée.

– Une autre fois malheureusement. J'ai un appel important à passer.

Le visage de la fille s'étira sous la surprise, mais elle retrouva vite son air normal.

– Je comprends. Tu reviendras me voir, hein ?

– Bien sûr.

– Et bien, bonne nuit dans ce cas.

– Bonne nuit.

Et elle tourna ses talons pour rentrer.

– Attend une minute.

Alors qu'elle se retourna, Ylan porta sa main gauche sur sa joue, et l'embrassa délicatement.

– Tu peux être sûr que je reviendrai, maintenant.

La fille rougit sous le coup de la surprise, sourit, fit un petit oui de la tête, et entra en se retournant une dernière fois pour le saluer. Il lui retourna son salut.

Et une de plus.

Pour celui qui s'était promis de conquérir le cœur d'une femme de chaque pays dans le monde de son vivant, il pensait être arrivé aux deux-tiers de ce rêve de jeune homme. C'était plus une quête annexe qu'une réelle mission principale de vie, mais il s'amusait à voir qu'il empruntait ce chemin malgré tout.

Outre le fait qu'elle venait de Seipango, pays que pouvait donc rajouter Ylan dans sa liste, elle avait été championne nationale de rollers quand elle était jeune ! Ça c'était original ! Elle avait aussi vécu un temps dans un petit village de Temek, où elle ne pouvait pas utiliser la Lingua Universalii pour communiquer avec les habitants, pour y mener des recherches.

Ylan ne se considérait pas comme un dragueur compulsif. Il appréciait à chaque fois les rencontres avec les femmes qui croisaient son chemin, et de déceler leur particularité. En dix ans de séduction, il avait ainsi rencontré toutes sortes de personnalités plus différentes les unes que les autres.

Maintenant, ce qui faisait qu'il avait décidé de laisser cette touriste seule ce soir, c'était parce qu'il avait quelque chose de plus important à faire. Une chose qui était à la fois nouvelle, mais qui était tout de même liée à son centre d'intérêt initial : la psychologie.

A l'origine, il était un introverti qui ne daignait pas lever le nez de ses livres. Sortir de chez soi relevait de la mission impossible. Mais un enchaînement d’événements l'avait conduit à s'inscrire en Mathématiques et Sciences Sociales à l'université de Clutée. Puis, un voyage de césure lui offrit l'opportunité de mener une expérience sociale. Ce fut cette expérience qui causa son détour vers la séduction.

Un long détour vers la séduction, dont il n'était pas sorti de sa vingtaine à son début de trentaine, c'est à dire aujourd'hui. Petit à petit, il voyait ses pairs de la même génération avancer dans la vie. Ils achetaient une vraie maison, lançaient les bases de leur carrière, avançaient dans des projets ambitieux, se mariaient et faisaient des enfants. Ylan, lui, avait admis récemment qu'il s'était tellement enfermé dans la séduction qu'il en avait oublié tout équilibre de vie.

Or, ce soir, on lui donnait non seulement l'occasion de retrouver un sens à sa vie, mais en plus de renouer avec l'un des objets de la psychologie qui l'avait toujours fasciné : la théorie des Espers, ces femmes et ces hommes dotés d'une perception extrasensorielle. L'événement du soir ne portait pas directement sur ce sujet, mais avait tout de même un lien fort.

Le monde était rempli d'êtres dotés de pouvoirs surnaturels terrifiants. Mais l'observation était un outil puissant pour ceux qui savaient faire preuve de sagacité. Comme l'avait dit un grand philosophe un jour : « Le savoir c'est le pouvoir », et le savoir s'obtenait justement par l'observation.

Jusqu'à maintenant, Ylan devait beaucoup à sa carrière de séducteur grâce au langage corporel et à sa formation en psychologie. Mais ce qu'il avait, c'était avant tout une capacité d'observation de ses congénères, une observation microscopique. Et encore, il avait rencontré d'autres personnes qui en savaient bien plus que lui sur la psychologie humaine.

De l'autre côté, d'autres personnes avaient davantage une lecture macroscopique du monde. Ils avaient par exemple étudié les mathématiques, la physique, la biologie, l'économie, la politique, l'histoire ou encore la sociologie. Ces sciences prenaient davantage en compte des phénomènes plus importants, qui conféraient à ceux qui en étaient dotés une compréhension macroscopique du monde.

Maintenant, qu'arriverait-il si un être arrivait à combiner tous ses savoirs ? Et bien, des philosophes, des scientifiques et des littéraires, qui étaient à même de toucher à plusieurs sujets, et à avoir une grille de lecture micro et macroscopique, avaient théorisé que cette personne aurait la capacité de lire la Didactique des événements.

La Didactique des événements correspondrait à l'idée que tous les événements s'enchaînent l'un après l'autre peuvent être expliqués par des liens de causalité entre eux, permettant de comprendre ainsi le changement de toutes choses.

Pour simplifier, celui qui comprendrait la Didactique des événements serait à même de voir le futur.

Or, Ylan était persuadé que la Didactique des événements entretenait des connections avec les Espers. Il avait reçu une invitation par la poste pour une réunion en visioconférence qui rassemblerait différents experts dans leur domaine, et il avait été sélectionné pour parler de psychologie. Le but de cette réunion serait de présenter tout le monde, et d'établir des premiers plans de travaux pour établir un moyen de vérifier cette idée.

Très vite, Ylan fut rentré chez lui, et alluma son PC.

– Bienvenu et enchanté Ylan, je suis heureuse de voir que vous avez répondu présent.

Oui... Le sujet de cette réunion était important. Mais pour celui qui voyait le monde à travers les yeux d'un séducteur depuis plus de dix ans, le défi allait maintenant être de pouvoir changer d'œillères .

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