22ème Abordage
Le vieux et le taxi
Jour du Printemps, J-XXX avant le retour à La Clutée
La routine était dorénavant bien installée. La dynamique des abordages également.
Après la fausse joie de la veille, je me mis en route vers le travail. J'avais bien dormi, je m'étais réveillé tôt. J'avais donc du temps pour avancer sur mon ''deuxième travail''. En plus il faisait beau, donc toutes les conditions étaient remplies.
Le parc Eliga traversé, je descendis jusqu'à la place des Manguiers. Et là, bingo. J’eus une occasion en or pour bien débuter la journée : une fille assise sur un banc, le regard perdu dans le vide, visiblement à moitié réveillée.
Boucles brunes lui tombant en cascade, elle avait un t-shirt à rayures blanches et rouges, une jupe et des bottes noires. Éléments distinctifs : une écharpe en tissu du même rouge que les rayures de son t-shirt enveloppait son cou. Elle avait opté pour un rose discret pour ses ongles et son rouge à lèvres.
Mon attention avait fait abstraction de tout le reste de la Place pour se diriger naturellement vers elle. C'était presque devenu un sixième sens. Était-ce inquiétant ? Un peu, oui. Mais si ça m'aidait à accomplir cette quête pour déterminer p, c'était un moindre mal.
Détail que je pris néanmoins en compte : cette fille n'était pas seule sur son banc. À sa droite se trouvait un vieil homme.
La tête rehaussée avec un petit bob pour le couvrir, des lunettes de soleil, la bouche ouverte, sa mâchoire effectuait des mouvements circulaires. C'était comme s'il mastiquait quelque chose. Vu de loin, on pourrait presque croire qu'il jouait un rôle d'acteur...
… Et en réalité, c'était peut-être le cas. Aux yeux des passants, il s'agissait juste d'un Jaratibien à l'âge avancé qui se reposait de bon matin sur un banc, sûrement en plein milieu d'une promenade. Mais moi, je percevais un narratif tout autre.
Que ce soit ses deux pieds, sa canne en bois, ou même son buste... tout son corps pointait subtilement vers une direction : à l'emplacement même où se trouvait sa jeune voisine de banc, plongée dans ses pensées.
Est-ce que ce vénérable homme tout inoffensif cachait derrière ces lunettes une face un peu plus sombre ? C'était ce que semblait indiquer son langage corporel. Mais pas de conclusions hâtives : quand on parlait de langage corporel, il y avait toujours une part belle donnée aux inconnues... aux inconnues liées au contexte.
Bref. La présence d'un spectateur aurait normalement était suffisante pour me dissuader d'y aller... Mais là, sans savoir si c'était dû à la nuit réparatrice, au beau temps, au défi que l'abordage représentait, ou un mélange des trois, je pus trouver le courage et l'envie nécessaires pour me lancer.
– Excuse-moi.
– Oui ? demanda t-elle, en se passant une main dans ses boucles brunes, et avec un sourire au visage : un sourire sincère.
Parallèlement, je vis les pieds du vieil homme taper sur le sol. Avec ses lunettes de soleil, je ne pouvais pas discerner la direction de son regard. Mais il était en train d'assister à la scène, c'était certain.
– Je t'ai vu au loin sur la place. Tu avais l'air en train de rêver les yeux ouvertes, je me suis senti obligé d'aller te voir pour te parler.
Le teint de la fille vira vite au proche de celui de son t-shirt. Même moi, j'étais surpris de ce que je venais de dire, et de l'assurance avec laquelle j'avais parlé. Était-ce vraiment moi ? On se croirait dans un film.
– Merci, c'est... super mignon.
L'illusion cinématographique cessa quand un raclement de gorge beaucoup trop bruyant se fit entendre. Ça venait du vieil homme d’à côté. Il ne l'exprimait pas clairement, mais je voyais que ma présence le dérangeait. Sa tête était tourné de notre côté.
Mais revenons sur la fille. Son regard n'était plus perdu dans le vide, j'avais son attention. Je devais en faire bon usage, et continuer à alimenter la bulle magique qui venait de se former. Allons donc droit au but :
– Tu t'appelles comment ?
Ses lèvres rosées s'étirèrent pour former un début de réponse... Mais soudain, ce fut son voyage entier qui s'étira sous la surprise en fixant la rue. La rue était derrière moi, je me retournai : une voiture venait d'arriver.
– Je dois prendre mon taxi. Vraiment désolé, bonne journée !
Avant même que je ne puisse réagir, elle bondit du banc, et ouvrit la portière. La minute d'après, le taxi fila. Avant qu'elle ne parte, je vis un sourire de sa part derrière la vitre. Mais maintenant, elle n'était déjà plus là. Son parfum au fraise flottait encore dans l'air... J'étais hébété, mais un bâillement ennuyé me fit revenir au présent.
Toujours assis sur le côté, le vieil homme faisait mine de regarder ailleurs. Il mastiquait toujours dans le vide. Quand il comprit que je le dévisageais, il se tourna vers moi, et haussa les épaules sans dire un mot. Sous sa moustache, je discernai un petit sourire amusé.
Le sale coquin.
Leçons du jours :
– Éviter d'aborder les filles en train d'attendre un taxi
– Éviter d'aborder à proximité d'un vieux.