20ème Abordage
Fleurs et trains
Jour du Printemps, J-XY avant le retour à Clutée
Hé ! Bientôt le vingtième abordage ! Soit le cinquième du chemin parcouru !
Et bien, malgré ça, je continuais à laisser passer des filles où je pouvais prendre mon courage à deux mains. C'est fou hein ? Après les quelques bonnes interactions et râteaux, je savais que aborder ne tuait pas... Mais j'avais encore peur, comme si je faisais quelque chose de mal.
Ainsi, depuis le dix-neuvième abordage, les jours et les occasions passèrent... Mais j'eus un coup de chance. Ou un un alignement de probabilités avantageuses. Ou encore même un coup de main donné par une divinité de l'abordage.
Ce fut au Parc Eliga. Ça faisait longtemps que je ne n'avais rencontré personne ici, alors que c'était là où tout avait commencé, ce soixante-dix-septième jour de l'Hiver. Et comme les abordages précédents, ce fut une fille à l'arrêt qui attira mon attention.
Le parc Eliga était construit sur une montée. Et à mi-chemin, un embranchement à gauche fait de pierres posées dans la rivière qui découlait dans le lac à droite permettait d'atteindre un petit jardin mi-sauvage, mi-aménagé. En montant dans le Parc, je vis une fille de profil qui admirait les fleurs plantés.
C'était une fille assez fine, avec des sandales, un short blanc, et un haut vert qui laissait son nombril découvert. Brune, elle avait une frange – chose assez rare à Jaratiba - avec une natte tressée et un ruban bleu. Autre détail : elle avait des boucles d'oreilles qui semblaient êtres artisanales : un anneau gris en forme de larme était serti lui-même de cinq petites boules bleu cyan.
A sa vue, je mis une pause à mon ascencion du parc. Une pointe d'appréhension apparut aussitôt, et mon corps me cria de continuer ma route sans m'arrêter... Mais j'étais curieux. C'était peut-être le décor autour qui faisait cet effet, mais cette fille avait du charme.
Je posai un premier pied sur l'une de ses roches posées sur l'eau, en faisant bien attention de ne pas glisser. Puis, je posai mon second pied en face. Trois pas plus tard, j'étais de l'autre côté. La fille n'avait pas encore remarqué ma présence. J'avançai lentement, en étant le plus détendu possible.
– Excuse-moi.
Elle s'était retournée. Pas de surprise visible sur son visage, mais ces yeux noisettes se plantèrent directement dans les miens. Elle m'écoutait, j'essayais de garder le contrôle de ma voix pour ce que j'allais dire.
– Je suis venu ici quelques minutes pour me reposer après le travail avant de rentrer. Toi aussi ?
Une approche indirecte. Je n'osais pas quelque chose de plus frontal.
– Pas vraiment. Je suis arrivée il y a quelques jours déjà à Jaratiba, je découvre encore la ville. fit-elle d'une voix douce et fluette.
– Attends... Tu es étrangère aussi ? demandai-je.
– Je suis d' Açaí, mais je viens d'Orutã dans l'Oêdizo.
Le nom me disait quelque chose.
– La capitale de la grande région.
– Non, c'est Grenier Minier. répondit-elle avec un fin sourire amusé.
– Argh, j'ai encore du mal avec la géographie ici en tant que pauvre Clutéen...
L'auto-dérision avait marché. Un fin sourire se dessina. Guirdo m'avait dit que Açaí faisait 700 fois la taille de Clutée. Dans l'autre sens, Clutée pouvait contenir 10 Jaratiba. Mais Jaratiba était une ville, et Clutée, un royaume. Forcément pour quelqu'un comme moi de Clutée-environs, Açaí restait une abstraction déraisonnablement immense.
Et ça se voyait à travers ses habitants : cette fille semblait différentes des Jaratibiennes plus affirmées et extraverties. Elle était beaucoup moins expressive. Avec ses boucles d'oreilles, elle me rappellerait presque une fille de ma promotion à l'université.
– Tu es étudiante aussi ?
– Oui. confirma t-elle.
– Arts ? Environnement ? Psychologie ?
– Non. Finance.
– C'est pas vrai, tu rigoles.
– Pourquoi tu ne me crois pas ? demanda t-elle embarrassée.
– Finance de quoi ?
– Finance de commodities. C'est... quelque chose d'important à Oêdizo.
Les commodities, les matières premières donc. Étonnant. En me répondant, elle regarda évasivement les côtés, la tête baissée. La question ''Et tu aimes ça ?'' m'était venu en tête, mais son langage corporel m'avait déjà donné sa réponse. Il fallait trouver un autre angle de discussion.
– Je suis étudiant aussi, en maths et sciences sociales. Je suis venu pour faire un stage à Jaratiba.
– Oooh... Intéressant.
Venant d'une autre personne, j'aurais pu croire que ce ''intéressant'' traduisait une indifférence dissimulée. Mais elle s'était légèrement redressée en disant ça. Donc je pensais qu'il s'agissait d'un ''intéressant'' sincère.
– C'est comment Oêdizo ?
– Très différent d'ici. C'est moins vert, et il y a moins de fleurs...
– C'est pour ça que tu admires celles-ci ? déduisais-je.
Elle opina de la tête. Un petit silence s'écoula, et elle se tourna vers moi.
– Il y a une expression à Oêdizo . Pour dire ça va, on demande ''Y a t-il des fleurs ?''.
– Euh... C'est original.
– ''Y a des fleurs'' veut dire que tout va bien, et ''Y a pas de fleurs'' veut dire que ça va pas trop. Mais on l'utilise pas trop ça.
– C'est... poétique.
Un autre sourire fin se dessina sur son visage. Je vis même ses fossettes se creuser. J'arrivais à la faire sourire malgré moi.
– Si tu vas à Oêdizo, tu verras qu'il y a beaucoup d'expressions locales !
– Ah oui ? Du genre ?
Là, un sourire carrément malicieux apparut sur son visage. Elle chercha autour d'elle avec vivacité, et désigna de l'index
– C'est quoi ce train ?
– Hein ?
Un oiseau tropical passa alors au-dessus de nos têtes. La fille en profita pour me demander :
– Tu as vu le train qui vient de passer ?
– Euh... fis-je dubitatif, en portant ma main sous mon menton, pensif.
– Le train est arrivé à l'heure ? Ou il est arrivé en retard ?
– Ahem...
– Tu as un train dans la tête ?
– Je ne comprends pas. avouais-je.
– On utilise train pour tout et n'importe quoi. Ça nous distingue des autres Açaiens.
Ah, c'était plus clair. Vu ce qu'elle m'avait dit, l’équivalent de leur train dans la Lingua Universalii devait être ''truc'' ou ''machin''... Mais j'avais un doute.
– Tu voulais dire quoi avec ''Tu as un train dans la tête '' ?
– Tu penses à quelque chose ?
Ah ! C'était en fait plus compliqué que ce que j'imaginais !
– Je sais pas comment vous faîtes pour vous comprendre entre vous avec tous ces trains...
– On s'y habitue vite. rigola t-elle.
– D'ailleurs... C'est quoi ton train ?
– Inazite. Et toi ?
Décidément... J'avais essayé d'utiliser son expression pour demander son nom... Mais la question posée comme telle devait vraiment vouloir dire ''Comment tu t'appelles ?'' !
– Ylan, enchanté.
Elle me serra la main en me saluant légèrement de la tête. Avec tous ces trains et ces fleurs, la connexion s'était faîte de manière inattendue. Mais elle s'était faîte. Peut-être était-ce le moment opportun pour lui demander son numéro ?
– Écoute Inazita.Je dois rentrer, j'ai des choses à faire. Mais ça te dirait de faire du tourisme ensemble un de ces quatre ? Pour découvrir Jaratiba.
Ses yeux noisettes me dévisagèrent, essayant sûrement de sonder quel genre de train j'avais en tête. Le silence me gêna légèrement.
– Si tu ne veux pas, tu...
– C'est d'accord.
– Oh, ok. Je vais prendre ton numéro alors.
Son air de fille un peu rêveuse m'avait fait douter. Mais elle avait dû aimer l'échange.
– Je mets Inazita Train en nom contact.
Nouveau sourire esquissé. Encore une belle victoire.
– Et bien... Beau train à toi, ça se dit ?
Je voulais dire bonne soirée.
– Beau train à toi Ylan.
Elle avait raison. On s'habituait vite au train.
Sur un sourire échangé, je repris le chemin du retour en passant par le chemin en pierres, puis la montée, tout en méditant sur l'altérité et la richesse d'Açaí.
A la maison, je décidais de prendre une chose et de changer mes vêtements avant de la recontacter. Ce fut seulement en préparant mon dîner que j'ouvris LifeNote pour lui envoyer un premier message.
Ylan
Madame Train, bonjour
C'était décalé, mais je m'étais dit que ça allait lui plaire.
Ou pas.
Le lendemain matin, en repassant devant le chemin en pierre posé sur le cours d'eau menant au mini-jardin, j’eus une pensée pour Inazita. Mais elle n'en avait pas pour moi. Je n'avais toujours pas eu de réponses de sa part ni ce matin, ni les jours suivants.
Ça m'était arrivé d'autres fois. Mais là, ça me fit particulièrement mal.
Leçons du jour
– Pas grand chose de nouveau. Si ce n'est que j'ai eu l'occasion de voir un peu plus à quel point Açaí est un grand pays. C'était la première fille du pays hors d'Alakoas que je rencontrais.
– Malgré l'issue, y a des fleurs. C'était un beau train.