Aller au contenu

Réglages de lecture

Thème

Taille du texte

3 / 5

Spoilers du wiki

16ème Abordage

Une étrangère avec une (grande) surprise

6 min de lecture · 1 404 mots

20ème journée du Printemps, J-122 avant le retour à La Clutée

De retour du travail, je sortis du métro pour gagner la Place des Manguiers. Il faisait déjà un peu tard, donc je n'étais pas sûr de trouver quelqu'un, ou de trouver le courage d'aborder avec la nuit qui approchait. Mais qui sait ? Ça faisait déjà dix jours que je n'avais pas tenté ma chance, plus par peur que par manque d'opportunités, je dois l'avouer.

Si j'avais commencé à regarder sur la Place et près des magasins, il y avait un endroit que je n'avais pas encore scruté de près : le Temple d'Imanja. Je n'y étais encore jamais rentré, alors qu'il s'agissait d'une religion bien ancrée localement. Y aller pouvait être intéressant pour mon stage.

Mais ce qui avait attiré mon attention vers le Temple, c'était une fille de mon âge assise sur le perron. Elle lisait quelque chose, avait des lunettes rondes. Et plus étonnant : elle était blonde aux yeux bleus.

Açaí était un pays tellement métissé qu'il était possible de trouver des blonds aux yeux bleus. Je savais qu'ils étaient assez présents dans dans l’ouest du pays. Mais elle avait un accoutrement qui faisait peu local. J'avais l'intuition qu'elle n'était pas d'ici.

Un seul moyen d'aller le savoir : aller lui parler. En m'approchant du Temple, je me dis que le livre qu'elle avait me donnait un prétexte tout trouvé pour ouvrir la discussion. J'étais prêt, à un détail prêt.

J'avais encore la peur pré-abordage. Oui. Ce n'était pas quelque chose qui disparaissait après une dizaine d'abordages. Je fis donc mine de rentrer dans le Temple d'Imanja. Ma peur fut donc l'occasion de visiter ce lieu qui était tout proche de ma collocation.

Açaí était un pays métissé, et ça se voyait aussi à traverses les croyances et les religions. Selon mon maître de stages, à l'occasion d'un recensement démographique, il a été demandé à la population d'indiquer une religion ou une croyance. L'enquête a indiqué l'existence de plus de mille dénominations différentes !

En l’occurrence, Imanja faisait partie d'un ensemble religieux répondant au nom de Hakumba. Je savais qu'il s'agissait d'un ensemble de croyances résultant d'un syncrétisme entre quelques éléments mythologiques d'Açaí et d'autres venus de pays comme Wangamomona. Mais je n'avais pas plus de détails. Imanja faisait office de figure maternelle dans le Hakumba, mais je n'en savais pas plus.

Cette pause spirituelle me permit de reprendre mon souffle, et de rassembler assez de courage pour partir à la rencontre de la fille blonde aux yeux bleus du perron du temple, et savoir ce qu'elle lisait.

– Excuse-moi. Ce que tu lis c'est... attend. C'est La Voix Etouffée.

– Oui. Répondit-elle, surprise de voir quelqu'un débouler du temple lui parler de son livre.

– C'est sur Sephil Keryl ? La chanteuse disparue de Neo-Zaaron ?

– C'est bien ça. Dit-elle avec un sourire.

Sephil Keryl. En faisant une comparaison grossière, c'était un peu la Imanja de l'ancienne cité futuriste de Neo-Zaaron. Il s'agissait d'une chanteuse disparue mystérieusement. Des photos d'elles et des morceaux audios subsistent. Mais le récit de sa vie fut subitement perdu dans les limbes de l'Histoire, alors qu'elle était célèbre au sein de Neo-Zaaron, et même au-delà.

Sa disparition soudaine a alimenté, et continue de nourrir les rumeurs sur le pourquoi du comment. Le livre La Voix Étouffée proposait une version des faits à la fois surréaliste mais également plausible.

– Tu arrives à lire avec tout le bruit aux alentours ? Notai-je avec le monde présent au Temple d'une part, et sur la Place des Manguiers d'autre part avec le marché.

– Oui. Ça peut paraître bizarre, mais j'ai besoin d'avoir du bruit pour lire.

– D'accord, c'est original... Je m'appelle Ylan d'ailleurs. Je viens de La Clutée. Enchanté.

– Lenedikt. Je suis originaire d'Ölondor. Enchantée.

Lors de la poignée de main, je fus surpris par la force qu'elle possédait au poignet.

– Je me disais que tu n'étais pas d'Açaí.

– Oui, j'ai du mal à me fondre dans la foule. Avoua t-elle en souriant. Tu es ici pour les vacances ?

– Je fais un stage dans un centre de recherches sur les sciences sociales en lien avec mes études. Tu es là pour le travail aussi j'imagine.

– A peu près. J'étudie aussi, mais je fais une mission humanitaire ici avec des personnes de mon école. On travaille dans une favela de la ville. On vient juste de terminer, donc je visite.

Ceci expliquait cela. La pauvreté criante à Jaratiba expliquait en partie la criminalité et les agressions que l'on reprochait souvent à la ville. Voir une fille blonde, aux yeux bleus, et venant du pays richissime d'Ölondor se balader seule à Jaratiba me semblait au départ assez bizarre : elle ne devait pas avoir peur. Et ça semblait être ça. Avec la poignée de main qu'elle m'avait donnée, je me dis qu'elle devait aussi avoir une certaine force de caractère.

– Ca marche. Tu es arrivée il y a longtemps ?

– Quatre semaines. Répondit-elle après avoir un peu réfléchi. Je découvre encore.

– Je vois. Dans ce cas, j'ai peut-être un endroit plus agréable pour toi si tu veux lire tranquillement.

– Ah ?

– C'est le Parc Eliga. C'est à cinq minutes du Temple, et c'est beaucoup plus calme. Mais pas trop non plus, vu que m'as dit que tu aimais le bruit. Me corrigeais-je.

– Ok, pourquoi pas.

Lenedikt commença à préparer ses affaires. Je n'en revenais pas. Jusqu'à maintenant, je n'avais jamais osé demander à une fille de faire un bout de chemin juste après l'avoir abordé. Mais là, ça s'était fait naturellement, et avec une fille assez mignonne en plus. C'était magique.

C'était magique, à un détail près.

– On y va ? Demanda t-elle.

Je n'avais pas fait attention à un détail de taille. Quand elle fut complètement levée, elle me dépassait largement, au moins de deux têtes. Elle devait faire près d'un mètre quatre-vingt-dix. J'écris ceci en exagérant à peine. Elle était plus grande que toutes les personnes aux alentours. Je compris mieux pourquoi personne ne venait l'embêter.

– Allons-y. Le parc est par là. me repris-je.

Malgré cette prise de conscience soudaine, je me rendis compte qu'il était possible de partir en balade avec un inconnu, et en l’occurrence, une inconnue. Je me rendais compte qu'on formait un duo original aux yeux des passants. Mais après tout, la distinction entre le normal et le bizarre est avant tout une question de perspective. Pour moi il y a encore quelques temps, l'idée d'aborder quelqu'un à froid était encore une idée saugrenue.

Sur le chemin, on parla un peu de nos vies à La Clutée et à Ölondor. Comme je m'y attendais, elle était issue d'une famille aisée. Elle voulait sortir du cocon familial pour se confronter à d'autres réalités. Ainsi, elle aussi voulait sortir de sa zone de confort en arrivant ici.

– Et voilà, le parc Eliga. Je te conseille d'aller au milieu, il y a pile poil ce qu'il faut niveau bruit pour lire.

– Merci. C'est vraiment un bel endroit. J'espère que je ne t'ai pas trop pris de temps.

– Non ne t'inquiète pas. Le parc est sur mon chemin retour.

– Bien. Fit-elle d'un air entendu.

– J'y pensais, mais comme tu restes aussi un temps à Jaratiba, on peut échanger nos numéros pour se faire un verre ou quelque chose à manger selon ce que tu préfères.

Avec ma proposition, elle devint rouge comme une tomate en quelques instants. Elle m'avait donné l'impression de quelqu'un de fort, mais peut-être que je l'avais prise un peu trop au dépourvu.

– Si tu veux.

– Ok... J'écris Lenedikt Keryl pour le contact. En référence au livre qu'elle lisait.

Elle rit en saisissant son numéro. C'était un rire assez nerveux je pense. Je n'étais jamais allé à Ölondor, mais j'imaginais que les abordages étaient assez peu communs. Et j'imaginais qu'avec des filles grandes, encore moins de personnes osaient franchir le pas. Mais pourquoi pas, après tout ?

Une fois le numéro saisi, nous nous dîmes au revoir, et je repris le chemin vers la maison, sourire aux lèvres.

Même si ça ne mènerait sûrement nul part, c'était le geste et la balade juste après l’abordage qui comptaient. Et Lenedikt semblait être une belle personne. J'étais content de notre échange.


Ceci étant dit, je n'ai jamais reçu de réponse à mon message. Je peux comprendre pourquoi.


Leçon du jour :

– C'est bien de voir les choses en grand, mais il faut savoir accepter une probabilité de succès moindre.

– Partir en balade avec une fille juste après avoir fait sa connaissance, c'est possible !

Retour au sommaire